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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/185

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la pureté du style. Toute image qui ne représente pas une idée vraie doit être bannie de la poésie, puisque le beau, selon l’expression de Platon, n’est que la splendeur du vrai.

Analyser les Routiers de M. Latour de Saint-Ybars serait peine perdue. À quoi bon raconter, même sommairement, un mélodrame de l’école de Guilbert de Pixérécourt ? Jean Bacon et le comte de Montaut sont des personnages connus depuis long-temps au boulevard, et ne relèvent pas de l’histoire. Charles V, Duguesclin et les grandes compagnies, les querelles de Montfort et de Charles de Blois, Henri de Transtamare et Pierre-le-Cruel, ne sont pour rien dans les Routiers. Et pourtant c’était parmi ces figures qu’il fallait choisir les élémens d’un drame dont le nom rappelle la seconde moitié du XIVe siècle. Duguesclin devait naturellement servir de centre à la composition, et le poète pouvait, tout en respectant l’histoire, ou du moins en modifiant légèrement les traits qui auraient mûri à l’unité du personnage, nous offrir une action intéressante, pleine de grandeur et de nouveauté. Il n’était pas nécessaire, en effet, de nous montrer Duguesclin encourageant ses Bretons au pillage, malgré la promesse formelle qu’il avait faite au roi en recevant le comté de Longueville. Cette tache est effacée par les services signalés que le connétable a rendus à la France. C’est lui, chacun le sait, qui a délivré notre pays des grandes compagnies en les menant guerroyer en Espagne pour Henri de Transtamare. Le poète pouvait pareillement se dispenser de nous montrer Urbain, V établi dans le palais d’Avignon, débutant par l’anathème pour arrêter le pillage des routiers, et finissant par leur compter 200, 000 francs en or. C’eût été, en effet, avilir à plaisir le pouvoir pontifical, sans profit pour l’intérêt dramatique. Ce qui importait, c’était de nous montrer comment Duguesclin avait réussi à faire de ces brigands sans foi ni loi d’intrépides soldats, comment, par l’ascendant de son caractère, il les avait disciplinés. Je sais bien qu’une telle donnée ne suffit pas pour défrayer cinq actes ; mais, s’il était permis au poète d’appeler à son secours d’autres passions que la passion de la guerre, c’était cependant à l’honneur militaire qu’il devait demander le moyen de nous émouvoir et d’enchaîner notre attention. Le mélodrame de M Latour, versifié je ne sais pourquoi, écrit dans une langue tour à tour plate et confuse, n’est pas même une parodie de l’histoire. La réalité que nous connaissons n’est pas même indiquée grossièrement dans les Routiers. Trombolina, chargée de séduire, d’enivrer le comte de Montant et d’ouvrir aux routiers les portes de son château, est une création qu’il eût fallu laisser aux tréteaux des théâtres forains. Rien ne manque à ce mélodrame, ni le tyran, ni le traître, ni le niais. Il y a là de quoi réjouir l’ombre de Pixérécourt. Le public a eu le bon sens de s’ennuyer en écoutant ces fadaises, et je lui en sais bon gré, car trop souvent son indulgence encourage la médiocrité.

Maintenant, que faut-il conclure de l’analyse des ouvrages représentés le mois dernier ? Je le dis sans amertume sans dédain, de tels ouvrages sont comme non avenus dans l’histoire littéraire, de notre pays. L’antiquité travestie, le moyen-âge servant de prétexte aux plus ridicules inventions, un des plus charmans esprits de notre temps, choisi pour enseigne par l’industrie dramatique, n’est-ce pas un spectacle affligeant pour les amis de la poésie ? La comédie