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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/162

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de l’Europe. Tous les voyageurs l’ont remarqué : de province à province, de la ville à la campagne, il existe une ardente jalousie, Une sorte de répulsion qui s’exprime en injures continuelles, les mauvaises gens sont les citadins pour les gauchos ; ce sont les gauchos pour les citadins ; quant aux habitans de Buenos-Ayres, les porteños, comme on les nomme, un instinct de basse envie les rend odieux à toutes les provinces. Ces rivalités, ces passions locales semblent toujours à la veille de chercher une satisfaction dans la guerre civile : qu’une famille s’élève au pouvoir dans une ville, et sur-le-champ se dresse un parti contraire pour la renverser. — Eh bien ! au milieu de ces haines de localité où la société paraît sur le point de se dissoudre, mettez tout à coup en jeu l’honneur national en face de l’Europe, et soudain tout se réunit dans un sentiment commun, un seul cri retentit dans tous les cœurs : Independencia o muerte ! Le même homme qui tout à l’heure voulait égorger le gouverneur par jalousie privée court se ranger à son ordre sous les drapeaux de la patrie. L’indépendance est devenue, pour ainsi dire un article de foi religieuse ; les prêtres dans la chaire, au confessionnal, en font une sorte de droit divin. Au Tucuman aussi bien qu’à Cordova, à Buenos-Ayres, assistez aux fêtes, de l’indépendance, aux spectacles, aux sermons des prédicateurs en renom, et vous sentirez le frisson de l’élan patriotique qui embrase l’auditoire, hommes, femmes, enfans, aux évocations de l’indépendance. C’est ainsi que Rosas a pu livrer à l’exécration de son pays les infâmes unitaires, — cette portion de la bourgeoisie de Buenos-Ayres si sympathique à notre civilisation, en les flétrissant du stygmate d’agens de l’étranger. Et quand nos plénipotentiaires le menaçaient d’une invasion, il fallait le voir s’enivrer du sentiment national, et d’un son de voix où semblait vibrer l’ame de tous les Américains, s’écrier : « L’Amérique se repliera au contact de l’Europe ; autour de vos troupes, nous ferons une ceinture de désolation ; les armées sortiront toutes faites du sol argentin ; un cri volera sur l’Amérique : — Mort à l’étranger ! Et depuis le Chili jusqu’à Guayaquil, toutes les républiques me viendront en aide. Ah ! vos plénipotentiaires me rendent invincible. Je suis donc réellement l’homme de ma patrie ! Ils m’appellent tyran ? Où sont mes moyens de corruption ? L’argent me manque pour récompenser les plus éclatans services ; ces armées, que j’entretiens depuis, quinze ans, et dont pas une ne bronche, ne reçoivent même pas leur solde ; je n’ai pas fait un seul général. Voyez de quel minime traitement se contentent tous mes chefs de service : il me faut donner moi-même l’exemple de l’abnégation la plus absolue, car je n’ai pas autre chose à donner. Étrange tyrannie qui n’a pour moyen d’action que le dévouement à la chose publique ! Cette nation jeune, ombrageuse, est jalouse de faire à chaque instant acte d’indépendance ; l’ombre d’une indigne concession de ma part me laisserait tout à coup sans autorité ; mes ordres, qui se transmettent