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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/159

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que le cri de los Indios ! los barbaros ! répété de rancho en rancho, mettait sur le pied les gauchos, il accourait tout écumant, organisait l’attaque et les poursuivait comme des bêtes féroces. C’est contre les sauvages qu’il a conquis son renom militaire ; mais il faut dire aussi que, maître de lui au milieu des orages de la passion, Rosas ne crut pas que le seul moyen d’en finir avec les Indiens fût l’extermination. Lui qui vingt fois avait vu le produit de longues années de labeur anéanti par les incursions des barbares, ses cultures détruites, ses champs ravagés, son bétail emmené au désert, il traita avec eux, fit pénétrer la civilisation dans leurs hordes les plus farouches, les attira sur les terres de la république, les façonna aux travaux des champs, les dressa aux armes, fit de leurs colonies des avant-postes de défense et les plus sûrs gardiens de la frontière argentine.

On connaît maintenant cette population de bouviers et de pâtres sur laquelle Rosas a fondé son influence. D’assez haute taille, d’une fibre sèche et agile ([1], d’une sobriété extrême, ne vivant que de bœuf et d’eau, infatigable à cheval et pouvant s’y tenir plusieurs jours de suite, le gaucho est presque insensible à la douleur ; il dédaigne la vie et méprise la mort qu’il donne et qu’il reçoit avec une incroyable indifférence. Le secret est la loi du désert, il le garde comme un sauvage et n’est pas moins obstiné. Les grandes et monotones scènes de son ciel et de sa terre lui impriment au front la mélancolie ; silencieux et calme, il passe des jours entiers immobile, le nez fourré sous son poncho, assez semblable au pélican des solitudes ; point discuteur, il fait volontiers du couteau la seconde moitié de ses argumens ; quand il joue aux cartes, il plante à son côté sa longue et tranchante lame pour couper court à toute tricherie. L’indépendance est sa vie, il parcourt à cheval ses solitudes comme l’oiseau plane dans les airs : aussi le cri d’affranchissement de Buenos-Ayres éveilla-t-il tous les échos des pampas. Comment s’est-il trouvé un homme qui pût appliquer l’épithète de lâche à cette race énergique ? Ce n’est pas ainsi qu’en parlent nos marins qui ont vaincus à Obligado. La peinture que nous en faisait un jour le général Rosas nous paraît bien plus vraie : « Donnez au premier gaucho venu une lance, un poncho, des éperons et une selle, la plaine devant lui et voilà un soldat. » Sans doute ce n’est pas un homme de guerre bien discipliné ; mais les cosaques du Don, que Murat chargeait à coups de cravache sur le chemin de Moscou, se montrèrent pendant notre retraite de redoutables ennemis. Souvent assis sur un mamelon qui domine la ville de Buenos-Ayres, ou courant à cheval dans la plaine et contemplant les gauchos qui trottaient à la file avec leurs bœufs attelés par nombreux couples à des chariots dont les roues

  1. Ce portrait n’est point celui du général Rosas, que ses yeux bleus, son teint coloré, sa petite taille, sa lare encolure, font plutôt ressembler à un paysan normand croisé de sang breton.