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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/157

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1807) parmi les volontaires du général Liniers, qui chassa les Anglais de la Plata ; puis à quinze ans l’instinct du gaucho l’emporta, il retourna aux champs, au milieu de ses compagnons d’enfance, de plaisirs et de travaux ; il avait un tel entrain, il montrait tant de passion pour cette vie, pastorale, que tout autour de lui subit son influence ; tous lui obéissaient d’instinct. S’agissait-il de secourir un ami, de protéger un orphelin, d’arranger un différend même aux dépens de sa bourse, alors faire soixante lieues, dans sa journée n’était qu’un jeu pour lui ; il arrivait à la butte isolée dans la prairie quand depuis long-temps déjà le soleil avait disparu sous l’horizon des hautes herbes ; il dessellait lui-même son cheval, car dans ces régions de l’indépendance on ne trouve personne qui vous rende ce service ; il l’attachait à une côte de bœufs plantée en terre comme un piquet, ou le laissait paître en liberté au corral, soulevait le cuir de taureau, qui servait de porte à la cabane, et, le chapeau à la main, jetait dans l’obscur gîte le solennel buenas noches, caballeros ! Une lampe, alimentée avec de la graisse de boeuf, entre les pierres du foyer des cendres mal éteintes rendaient seulement les ténèbres visibles. Quelques masses noires répandues çà et là s’animaient au salut du voyageur ; c’étaient des bouviers qui sortaient lentement de dessous leur poncho. On s’asseyait en cercle autour de l’âtre sur des crânes de taureau dont les formidables, cornes servaient de dossier, le feu s’allumait, on souhaitait la bienvenue en inclinant vers la flamme la broche du fameux asado con cuero (boeuf rôti dans sa peau). Chacun des convives, avec le large couteau qu’il portait à la ceinture, taillait dans le rôti une tranche succulente ; la cruche d’eau passait à la ronde, puis la corne remplie d’eau-de-vie ; le maté circulait, la conversation, s’animait : un pâtre de Santa-Fé racontait les effroyables cruautés des sauvages du grand Chaco, un coureur de Mendora comment il avait échappé au couteau des Indiens Pampas. Puis c’étaient les querelles de province à province, San-Luis contre SanJuan, la Rioja, contre Catamarca, Cordova contre le Tucuman, et Rosas méditait sur ces bruits apportés par tous les vents du désert. On décrochait une vieille mandoline de la muraille où elle pendait à un os en compagnie de selles et de brides ; on chantait sur l’air monotone des tristes du Pérou quelque cielito de los corrales, espèce de ronde où l’on improvise tout ce qui passe par la tête amours ou combats ; c’étaient pendant la révolution, les prouesses de l’indépendance, surtout les gauchos en renom : Quiroga, le terrible héros de la Rioja, Estanislao Lopez de Santa-Fé, Artigas, dont l’influence, s’étendait depuis les murs de Montevideo jusqu’au pied des Andes, noms que la bourgeoisie argentine a voués à l’exécration des siècles. L’heure du coucher arrivait ; s’il faisait beau on allait s’étendre à la porte de la cabane pour échapper aux punaises de l’intérieur ; une selle servait d’oreiller.