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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/136

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Après bien des semaines d’une navigation difficile, dont la vapeur un jour se rira, nous atteignons enfin le mystérieux Paragay. La rivière qui donne son nom au pays, bien différente, du torrentueux Parana, roule paisiblement une eau limpide et pure. Sa largeur a plus de trois fois celle de la Seine à Neuilly. Rien n’est plus varié que l’aspect de ses rives, rien n’est plus frais que la végétation semi-tropicale qui les recouvre ; il n’y manque ni le haut panache des bambous ni la coupole ondoyante des palmiers, ni les sombres frondes du cèdre ni les élégantes découpures des caroubiers. Le premier point où l’on aborde est la Villa del Pilard de Néembucu, bourgade d’environ quatre cents habitans, à vingt lieues de la frontière de Corrientes. Tout autre lieu de débarquement vous est interdit ; les douaniers et les canots garde-côtes qui croisent, le long de la rive vous intiment cette défense. Les maisons incommodes, mal construites, n’invitent pas à s’y fixer. C’est pourtant l’entrepôt unique de tout le commerce extérieur, le poste principal de la police du fleuve et de la garde des frontières ; ainsi l’avait voulu le dictateur Francia, ainsi le veut son successeur, le président Lopez. Aussi la vie ne manque pas aux alentours du débarcadère ; à chaque pas, on y coudoie quelque créole, négociant, portefaix, espion de police ou soldat. Là, qui que vous soyez, chargé d’affaires de votre gouvernement ou simple marchand, il faut que vous attendiez une permission spéciale du président de la république pour pousser plus avant ; toutes les avenues du pays sont gardées comme celles d’une prison ; rien n’y entre, rien n’en sort que sur l’ordre exprès du chef de l’état, et c’est à la capitale que se font toutes les affaires : Francia l’a voulu. Si le caprice ou la raison politique fait refuser votre demande, vous restez sans réponse des mois entiers, jusqu’à ce qu’ennuyé ou indigné vous vous rembarquiez en maudissant cette politique d’exclusion. Etes-vous agréé ? Après vingt jours au moins d’attente sous une surveillance qui ne se ralentit jamais, la permission vous arrive de monter à la capitale, l’Assomption.

Par eau, le chemin est facile ; la rivière a partout une grande profondeur, sans écueils, sans tourbillons ; les rameurs payaguas refoulent aisément son paisible courant, excepté au col de l’Angostura, à, neuf lieues de l’Assomption, où les eaux plus resserrées deviennent aussi plus rapides ; mais c’est un retard d’une heure à peine, et, comme pour bercer votre impatience, la rive s’y pare d’un incroyable luxe de végétation ; l’œil plonge dans des masses de verdure toutes rayonnantes d’éclat et de variété. Navires ou canots accostent le bord au quai de la ville. Par terre, il y a deux routes, selon la saison. Au temps sec, on côtoie la rive, et pendant quarante lieues on parcourt un terrain bas, marécageux, couvert d’une forêt de roseaux, et de glaïeuls ; mais, dans la saison des pluies, le sol est noyé par les débordemens de