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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/131

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au lieu d’écrire ; comme on le fait aujourd’hui, pour telle ou telle classe d’individus, écrive pour des hommes, qu’il parle pour tout le monde et non pour certaines coteries ; qu’il écrive pour des hommes et non pour des marquis ou pour leurs laquais, pour des bourgeois ou pour leurs portiers, et alors il pourra rencontrer quelques inspirations naïves et simples. C’est ainsi, c’est en préférant son caractère à son métier, que l’écrivain pourra briser ces liens dans lesquels le XVIIIe siècle a emprisonné la pensée, et qu’il pourra s’élever au-dessus du rôle qu’il joue actuellement, qu’il pourra cesser d’être un soldat des intérêts pour redevenir un prêtre de la vérité.

Quant à la littérature, pour la ramener plus près des sources naïves et fraîches dont elle a été éloignée ; Il n’y a qu’un moyen : c’est que l’écrivain renonce ’à tous les avantages de sa position, qu’il se tienne à l’écart de tous les partis, et qu’il embrasse joyeusement la solitude. Pourquoi s’enchaînerait-il aux partis et aux coteries qu’il voit s’agiter autour de lui ? S’il se donne à un parti politique, à une école, à un système, il créera en vérité une triste littérature, et ses ouvres seront à la fois serviles, lâches et pleines de révoltes ; il sacrifiera la moitié de sa pensée à son intérêt propre, l’autre moitié à son parti, si bien que la vérité, à qui aurait dû être consacrée cette pensée tout entière, n’en aura même pas la plus petite part. Qu’il évite les systèmes artificiels, les associations sans lien, les systèmes sans vitalité. N’écoutez pas les dogmatiques à l’esprit entêté, ni les dilettanti aux frivoles flatteries, ô vous tous qui sentez en vous quelque force secrète et qui ne savez dans quel coin de vous-mêmes elle est cachée ! Rentrez plutôt en vous, et enfermez-vous dans la solitude de votre esprit. Au milieu des limbes et du chaos de vos passions, de vos opinions et de vos préjugés, gît caché le mystérieux diamant. Comment le trouverez-vous, si vous continuez à vivre comme ont fait vos devanciers, si vous continuez à prendre vos passions pour cette forée secrète que vous cherchez ? Rentrez donc en vous-mêmes, cessez de courir après le succès, et demandez plutôt votre bonheur à la contemplation des choses que la raison vous montrera dans votre solitude volontaire. C’est ainsi seulement que nous pouvons espérer de faire quelques bonnes œuvres, de trouver quelques bonnes pensées, d’être originaux et vrais. Sic itur ad astra.


EMILE MONTEGUT.