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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/123

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l’expérience, ni abstraite comme la pensée, parce qu’elle donne à la réalité l’idéal qui lui manque et à l’idéal la réalité et la précision, répand la sagesse et la philosophie sur les faits vulgaires de la vie, et en même temps contrôle et critique les utopies de l’imagination et ses calculs, fantastiques ; dirai-je presque, par la brutalité des faits. Aussi les jeunes écrivains n’ont-ils pas en général d’originalité, et ils n’en auront jamais, s’ils refusent d’accepter les leçons de la vie, s’ils vont courant après leurs rêves, dédaignant les objets environnans, et s’ils disent avec mépris ce qu’ils disent si souvent : Cela n’est pas poétique ! Ils ne produiront que des œuvres colorées comme les nuages et insaisissables comme les mirages. Ils n’auront, les malheureux ! qu’un idéal trompeur ; mais en revanche ils auront une vie d’autant plus douloureuse, ils auront affaire à une réalité d’autant plus féroce, que leur idéal sera plus vague et plus décevant.

Enfin, il est un dernier danger que peuvent courir les hommes de lettres : c’est qu’ils ne sachent pas accepter dans une juste mesure les leçons de l’expérience. Les hommes de lettres peuvent se ranger en trois catégories : les sages, les rêveurs et les dissolus. Les rêveurs (nous leur appliquons cette belle étiquette qui ne leur convient qu’en partie) sont ceux dont nous avons parlé plusieurs fois déjà, qui n’ont pas voulu accepter les leçons de la vie et qui ont fait fi de l’expérience ; mais les dissolus, ce sont ceux qui sont allés à l’autre extrémité. Parmi les hommes de lettres en effet tous n’ont pas laissé passer sans les interroger les phénomènes de l’existence. Certains d’entre eux ont souffert de la réalité, ont été désabusés de leurs rêves, et ils ont abandonné les tendances idéales qu’ils avaient en entrant dans la carrière ; ils se sont dit que les misères qu’ils avaient supportées, les malheurs qui les avaient assaillis, les corruptions qu’ils avaient observées étaient les seules choses réelles, et ils se sont plongés dans ce chaos confus, ils ont vécu exclusivement avec lui, sans voir que ce chaos n’était qu’apparent et que ce désordre avait ses lois. Ils ont cru que la fange humide était le monde, mais ils n’ont pas de soleil lumineux pour sécher cette fange, de même que les rêveurs dont nous venons de parler n’avaient pas de corps opaque pour réfléchir la lumière, si bien que leurs pensées tombaient dans l’air vide et impalpable. Ni les uns ni les autres ne sont capables de rien créer par conséquent, car ils ne sont capables de rien faire germer : les uns ont le principe fécondant sans la matière à féconder, les autres la matière stérile sans le principe de fécondité. Telles sont généralement les deux tendances opposées des hommes de lettres ; les uns suivent exclusivement leurs rêveries abstraites, les autres se lancent à corps perdu dans les réalités qui les ont fait, souffrir ; mais ces derniers, que nous nommons les dissolus, n’ont pas su non plus