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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/117

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l’avertir de son imprudence à se lancer, avec des ressources qui sont empruntées à un autre monde que le sien, dans une voie qui lui appartient à elle, réalité. O malheureux ! s’écrie la conscience qui se réveille, ne vois-tu pas que la pensée n’est pas un plaisir ? ne vois-tu pas que la science et la beauté n’étaient que les baumes que j’avais réservés pour verser sur les blessures que te fera la vie ? Et tu as voulu, imprudent, te nourrir d’essences et de parfums ! tu as voulu boire et manger dans les coupes sacrées de l’intelligence ! Puis, les blessures ne se font pas attendre ; l’expérience arrive avec ses dures leçons, langage nouveau qu’il faut apprendre, et qui fait couler les larmes du jeune homme comme les leçons et les punitions de l’école avaient fait couler autrefois les larmes de l’enfant. Enfin, ce sont les détresses de tout genre : alors il fait appel à la pensée, mais la pensée ne répond pas, car la pensée ne s’inquiète pas de l’argent et du bien-être, mais de Dieu et de la vérité. D’ailleurs, vain serait cet appel, car il ne servirait qu’à troubler davantage la pensée. Bientôt les catastrophes, Ies désastres de la famille, les malheurs domestiques viennent lui apprendre les sévères lois du devoir, qu’il ignorait ; il s’était arrangé une vie égoïste, il avait compté sur lui seul pour lui seul, mais la fortune lui révèle qu’il n’est point seul, et qu’il doit son ame à ceux qui sont du même sang que lui. L’amour lui-même, s’il l’a poussé au mariage, le riant et céleste amour deviendra une source de tourmens et de calamités. « Souffre, souffre, lui dit la Fortune avec une ironie qui d’abord lui semble féroce ; souffre, afin que je sache un peu si toi, qui crois avoir un esprit d’ange, tu as aussi un cœur de lion. »

Voilà le danger, et il est à peu près inévitable ; mais ce malheur est-il sans compensation ; et n’y a-t-il pour ces blessures aucun remède ? C’est ici que nous touchons au plus grave des devoirs qu’un écrivain ait à accomplir ; car il est à craindre que, dans de telles occurrences, il ne blasphème, s’irrite contre les hommes ; et se précipite dans les plus extrêmes résolutions. Pour échapper à cette apparente malédiction qui pèse sur lui, plusieurs moyens, se présentent le suicide d’abord, si fréquent, hélas ! dans les fastes littéraires, la fin qu’ont adoptée Gilbert et Chatterton, et qui a trouvé jusque dans notre temps de nombreux imitateurs ; en second lieu, la bassesse, la flatterie la servilité, la ressource de se faire le panégyriste soldé de quelque homme puissant dans les partis politiques ou dans la société ; enfin, l’homme de lettres peut se croire condamné sans retour, frappé par une malédiction irrévocable ; alors il se lance hardiment dans le mal, revêt le déshonneur comme une cuirasse, marche contre ses prétendus ennemis qui n’ont jamais pensé à lui, un seul instant, fait retentir l’air de sarcasmes, de cris de rage et d’implacables anathèmes. C’est là le cas le plus fréquent dans notre siècle ; le suicide, la servilité, étaient plus