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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1162

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qu’il veut communiquer à la république ne paraisse point trop peu républicaine, pour que l’intention qui la lui fait rechercher soit elle-même aussi peu soupçonnée que la femme de César, il lui faut se maintenir, et César avec lui, au faite le plus ardu, le plus en évidence de l’édifice républicain tel que l’ont bâti nos premiers constituans. S’il lâchait ce contrepoids du suffrage universel, M, de Lamartine ne serait plus maintenant qu’un bonapartiste ordinaire, un bonapartiste de la prorogation. Au contraire, en se présentant avec le suffrage universel d’une main et la rééligibilité de l’autre, il est l’homme d’état tout trouvé de cette école originale qui renie si bravement l’esprit de conservation tel que l’entend le commun des intelligences froides, qui ne compte plus pour nous sauver que sur la sagesse providentielle, sur les instincts enthousiastes des masses, et qui, sachant d’avance par privilège spécial à qui va cet enthousiasme, nous conjure de nous laisser faire pour notre bien. Nous avions déjà la fusion de droite, l’union léonine du droit divin de la légitimité pure avec le droit très humain de la quasi-légitimité ; c’est ici la fusion de gauche. Il y a un gouvernement qui jusqu’à présent, Dieu merci, a représenté l’ordre dans la société plus que la révolution ; la révolution lui suggère par des bouches complaisantes qu’il n’est qu’un gouvernement de fait, et que, pour être un gouvernement de droit, il faut qu’il lui emprunte son signe le plus caractéristique, la sanction du suffrage illimité ; elle n’ajoute pas que ce ne sera point seulement la reconnaître, que ce sera la subir. N’est-ce pas une tentation du même genre que celle dont on use dans le camp de la branche aînée vis-à-vis du camp de la branche cadette ? Venez à nous, dit-on aussi par là ; nous vous donnerons la consécration et le pardon ; vous nous donnerez le commandement. M. de Lamartine peut donc croire qu’il a quelque chance d’être le tentateur de la fusion de gauche, et de ce point de vue, nous le répétons, l’objection dirigée contre la révision au nom de la loi du 31 mai est pour lui chose sérieuse.

Il n’en est pas de même pour ceux d’entre les purs républicains qui daignent mettre leur résistance à couvert derrière cette objection, bien mesquine quand on en a d’autres si formidables. Tout le monde n’est pas né pour soutenir carrément et même consciencieusement que le peuple français était prédestiné à la république, et que la république, une fois introduite en France, n’en doit plus disparaître, comme il est arrivé à tous les régimes précédens, parce qu’elle y existe en vertu d’un droit éternel. Il n’y a que deux espèces d’hommes pour être aussi sûrs de leur fait : des avocats métaphysiciens ou des polytechniciens endurcis. Quand on n’a point le cœur à ce niveau-là, on aime mieux ne pas discuter du tout, et la loi du 31 mai est un prétexte assez commode pour rompre la conversation et s’enfermer dans son entêtement en s’épargnant l’embarras de le motiver. D’ailleurs ce n’est pas seulement aux opiniâtres que le prétexte sert, il sert encore aux naïfs, et c’est l’honneur véritable du parti qui s’intitule le plus exclusivement le parti républicain, c’est un honneur dont nous le félicitons sans la moindre ironie de compter dans son sein beaucoup de naïvetés persévérantes. On rencontre encore çà et là des frondeurs intrépides que la révolution de février n’a pas corrigés du goût d’être de l’opposition sans avoir la taille qu’il faut pour n’en être que jusqu’où l’on y consent. Nous ne dirons pas trop de mal de ces honnêtes gens, car peut-être les aimons-nous encore