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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/116

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avant d’avoir eu besoin lui-même de pitié, et il avait cru que cela lui suffirait. On n’a pas à craindre ce danger dans les autres professions, quelles qu’elles soient, et l’on peut s’y jeter sans hésiter : on peut être sûr que ce ne seront pas elles qui engendreront les grandes douleurs de la vie ; elles n’exigent point la force habituelle et soutenue de la méditation, et peu importe que le caractère soit formé au moment, où l’on embrasse telle ou telle profession, car cette profession exigera surtout de l’habileté pratique, elle sera une profession réelle s’exerçant jour par jour, heure par heure. Dans une telle profession, l’expérience trouvera toujours son compte, et le caractère s’accordera facilement avec elle, bien que souvent ni l’expérience ni le caractère n’aient présidé au choix de celui qui l’embrasse. Dans tous les autres états ; la présence du caractère n’est pas nécessaire, l’absence de l’expérience ne se fait pas sentir ; le caractère et l’expérience n’arriveront plus tard, pour ainsi dire, que pour approuver le choix de cette profession, et ils naîtront de cette profession même. Dès-lors le bonheur de l’homme dépendra de l’homme seul ; j’ai vu souvent, des hommes qui se plaignaient de leur profession et se déclaraient malheureux de n’avoir pu suivre leur vocation, mais ils n’étaient malheureux qu’en apparence. Le métier des autres hommes n’est point leur délassement, le travail pour eux n’est point le plaisir, mais dans la vie de l’homme de lettres le travail et le plaisir se confondent et se neutralisent mutuellement ; la vie spirituelle y fait ses conditions à la vie matérielle.

Voyez le jeune homme qui est près d’entrer dans la carrière littéraire : il est heureux de vivre dans la compagnie des ames illustres ; pour lui, leurs livres sont pleins de voluptés divines, et il ne s’aperçoit pas encore qu’ils contiennent les préceptes de la sagesse et la science de la vie. Il jouit de la pensée comme un enfant, il n’a pas encore appris à la respecter. Il vit dans ce monde réel tout pénétré d’influences sacrées, et il marche triomphant au milieu des hommes, qui, ne comprenant pas l’objet de son bonheur, lui croient des richesses, des amis puissans, et supposent, en le voyant pétillant de joie, vif et charmant, qu’il doit être aimé. En réalité pourtant, il est seul, pauvre et sans appui, en réalité il n’a ni protections puissantes ni richesses, et il ne sait pas même s’il peut compter sur ses amis, car il n’a pas eu encore besoin de les mettre à l’épreuve ; il n’est encore uni avec eux que par les frêles liens des magnétiques affinités de la jeunesse, du plaisir et de l’intelligence, et non par les chaînes de la solidarité dans le devoir et dans le danger. Il entre donc ivre et radieux dans cette carrière où il ne voit que fleurs à moissonner et à jeter ensuite aux hommes, pour qu’ils lui forment des guirlandes et lui tressent des couronnes ; mais ici la punition commence. D’abord la pensée l’avertit de l’immoralité de son amour pour les choses intellectuelles avant que la réalité vienne