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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1153

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a affligé nos oreilles. Le Chant des Soldats, le Chant du Vote, le Chant des Étudians, occupent dans l’ordre poétique à peu près le même rang que tiennent dans l’ordre politique les articles polémiques de tel ou tel journal socialiste. Qu’il ne s’abuse pas au point de croire que ces chansons ont quelque chose de patriotique et de national : elles sont composées pour certaines factions et chantées par des factieux. Ces chants sont du reste son crime, et un jour ou l’autre seront son châtimenL Lorsque ses facultés poétiques se seront pleinement développées, lorsqu’il sera arrivé, ce que nous lui souhaitons du reste de grand cœur, à écrire des œuvres dignes d’une admiration sans réserve, le souvenir de ces chants jettera son ombre sur son succès, l’empoisonnera et le poursuivra comme un remords. Combien faudrait-il de vers admirables et de flots de poésie pour effacer le souvenir de cet appel à la révolte et à l’indiscipline intitulé le Chant des Soldats ! Qu’il fasse oublier, s’il se peut, ces malencontreuses excuses données par avance à tous ceux qui manqueront à leur devoir, ces refrains humanitaires et cosmopolites que nous avons vus se transformer en chants de menace ! En voilà assez sur ce sujet, le poète a déjà reçu la punition qu’il méritait : c’est d’avoir manqué de talent quand il lui a fallu exprimer des sentimens aussi faux. Fasse le ciel qu’il ne reçoive pas un jour la punition qui est due à tout homme qui, étourdiment ou après y avoir long-temps réfléchi, sincèrement ou avec hypocrisie, peu importe, met entre les mains de ses concitoyens un brandon de guerre civile ! Une seule fois, dans ces chants politiques, on rencontre une émotion véritable et un accent de douleur : c’est dans le chant intitulé les Journées de Juin ; l’esprit politique est ici dominé par un sentiment humain, et le poète reproduit dans des vers vivement sentis les impressions funèbres de cette bataille sanglante :

Quatre jours pleins et quatre nuits,
L’ange des rouges funérailles,
Ouvrant ses ailes sur Paris,
A soufflé le vent des batailles.

O république au front d’airain !
Ta justice doit être lasse ;
Au nom du peuple souverain,
Pour la première fois, fais grace.

Ces derniers vers sont beaux et me semblent surtout reproduire parfaitement le portrait de la république telle que nous l’avons toujours connue en France : un masque despotique et un bras implacable. O république, s’écrie-t-il ailleurs, montre à ces perfides

Ta grande face de Méduse
Au milieu des rouges éclairs !