Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1148

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


un des lions des salons d’Édimbourg, il s’affaissa et perdit son talent en grande partie, pour avoir voulu se mêler de trop près au monde, prouvent assez clairement qu’il n’aurait jamais été le grand poète que nous connaissons, s’il eût été transporté pour ainsi dire dans un autre terrain que celui où il avait pris naissance, où s’étaient enfoncées dès l’enfance les racines de ses habitudes, et où s’étaient épanouis les sentimens de son ame charmante et de son cœur susceptible. C’est à cet heureux hasard de l’adversité qu’il a dû d’être exempt de tout artifice et de tout mensonge littéraire ; c’est à cela qu’il a dû de parler, de respirer, pour ainsi dire, la vie du peuple en vers mélodieux ; c’est à cela qu’il doit de sympathiser profondément avec le peuple, au lieu de s’apitoyer sur son sort en vers mélodramatiques.

Burns est par excellence le poète du peuple, et il en est aussi le philosophe. Il a ses mœurs, et il reflète sa conscience comme un miroir. Jamais je n’ai mieux senti qu’à la lecture des vers de Burns l’éternité du peuple et son impérissable immortalité. Pendant que s’écroulent les monarchies, que tombent et disparaissent les aristocraties et toutes les classes gouvernantes de ce monde, le peuple, lui, ne meurt jamais, et, toujours en travail, il bouillonne comme les sources de la vie, redonnant au monde, lorsqu’il a perdu ses espérances, des sentimens plus frais et des pensées plus jeunes. C’est là le sens admirable de la fameuse ballade intitulée Jean Grain-d’Orge. En vain les rois venus de l’Orient s’acharnent-ils contre lui, en vain le mettent-ils en terre : Jean Grain-d’Orge reparaît toujours et leur échappe ; en vain ils le broient sous les meules, son sang qu’ils boivent les remplit de sa vie, de son esprit, de son courage et de sa gaieté. Il y a de Burns une autre pièce lyrique, le Samedi soir dans une chaumière, où le poète nous fait entrer dans la pauvre demeure des paysans écossais. Le souper fini, le père ouvre sa Bible, il lit les histoires des hommes saints qui méritèrent que Dieu jetât sur eux un regard de clémence et celles des peuples pervers qui méritèrent sa colère, et le poète, en nous décrivant ce spectacle, nous fait pressentir un moment où Dieu, fatigué des hypocrisies et des fraudes religieuses, cherchera un asile dans ces simples coeurs. Lorsque la religion sera oubliée sur la terre et que le nom de Dieu ne sera plus prononcé que pour être blasphémé, alors l’ame du peuple sera le dernier sanctuaire où seront gardés la parole et le nom du Tout-Puissant. Entre ces deux grandes compositions philosophiques à force d’être humaines se placent toutes les pièces où le poète raconte sa vie qui est celle du peuple, ses habitudes, les accidens arrivés aux animaux ses fidèles serviteurs, la mort de la brebis Mailie, la vieillesse de sa bonne jument Maggie, et rien n’égale la sensibilité de cette ame populaire, mais que l’on peut sans crainte appeler bien née. Burns n’a jamais menti. Poète lyrique, il a souvent