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une si longue habitude de la vertu, qu’on ne puisse en aucun temps l’accuser d’avoir joué un rôle et de n’avoir eu qu’une sympathie extérieure pour tous les infortunés et tous les déshérités de ce monde. Il faut que le caractère de ce poète repousse non-seulement le soupçon, mais jusqu’à l’idée même du mensonge, et que les mots de vérité et de sincérité arrivent sur les lèvres, comme une escorte naturelle, presqu’en même temps que son nom ; il faut qu’on sache que par sa vie il était tellement intéressé à servir le bien absolu, que son amour pour les hommes était en conséquence entièrement désintéressé. Voilà l’idéal d’un poète populaire ; ce n’est qu’un idéal, nous le savons trop, car les vertus que nous réclamons comme étant les attributs naturels du poète populaire, comme étant les moyens uniques de faire croire à la sincérité de sa parole, se rencontrent rarement : — aussi une ombre de soupçon et de défiance plane-t-elle toujours sur tous les hommes qui parlent au nom du peuple sans lui appartenir directement par les liens du sang ou par l’éducation ; — mais, bien que le poète populaire ainsi compris ne soit guère qu’un type idéal, il est bon de le faire apercevoir dans un temps où la démocratie menace de tout envahir et ne se présente pas précisément sous une forme très idéale. Il est bon de rappeler à tous les enfans perdus qui errent dans toutes les capitales de l’Europe le cœur gonflé de fiel, ou (ce qui est un cas plus fréquent) l’esprit plein du vent impur et desséchant que souffle le siècle, que l’idéal de la démocratie, ce n’est pas l’orgueil ni la révolte, ce n’est pas même l’honneur et la bonne volonté, ni aucune des qualités sympathiques de l’homme, mais la vertu et la sainteté transportées de l’accomplissement des devoirs religieux dans l’accomplissement des obligations temporelles et des devoirs du citoyen. Si tel n’est pas l’idéal de la démocratie, elle ne peut en avoir qu’un autre : c’est celui que Milton a dessiné en traits si énergiques et chanté avec des accens si puissans, — Satan foudroyé et chassé, sans espérance de retour, de sa patrie céleste.

Que le poète populaire fasse son choix entre ces deux types de la démocratie, car, entre les mains d’un poète lettré, la lyre populaire ne peut rendre que deux sons, et infailliblement celui qui s’en servira fera résonner une de ces deux cordes, — ou la corde religieuse et morale, ou la corde de la violence et de la révolte. Quiconque touche au peuple touche aux profondeurs mêmes de l’humanité ; quiconque remue le peuple remue les grandes eaux qui couvrent, comme dit l’Écriture, la face même de l’abîme. Comprenez-vous alors combien il faut de sagesse, de prudence et de vertu pour être en droit de parler en son nom ? comprenez-vous combien il faut au poète populaire de scrupules, de sévères retours sur lui-même ? Aussi la poésie populaire n’est-elle pas une affaire d’artiste : c’est l’œuvre d’un magicien qui évoque violemment les esprits, ou l’œuvre d’un sage qui les purifie, les apaise et leur