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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1140

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avait été son complice à un degré quelconque, il ne pouvait que se perdre avec lui, sans profit pour personne ; s’il était étranger à cette affaire, quelles déclarations devait-il faire et quelle en eût été la valeur ?

Cependant la nuit était venue, et le public s’impatientait d’autant plus sur la place, qu’une pluie fine et froide rendait, par cette soirée d’hiver, l’attente fort pénible. Des vociférations retentirent ; elles devinrent si violentes, qu’un officier de la garde nationale crut devoir entrer dans la salle et déclarer à haute voix que le peuple était en fureur, et qu’il y avait imprudence à le faire attendre davantage. M. de Favras avait corrigé la copie de son testament. Il écrivait une lettre, probablement un adieu à sa femme et à ses enfans. Les observations de l’officier ne parurent faire aucune impression sur lui ; il continua paisiblement sa lettre, la plia, et, se levant : — Messieurs, dit-il, je suis prêt.

Aussitôt il passa comme un frisson dans l’auditoire, et le silence gagna bientôt les spectateurs même du dehors. Pourtant, lorsqu’au milieu des armes et des torches M. de Favras parut sur le perron de l’Hôtel-de-Ville, les applaudissemens se renouvelèrent. On avait pris sur la place de Grève les mêmes précautions qu’à Notre-Dame. Le gibet se dressait au milieu d’un bataillon carré. Des lampions avaient été disposés sur le pavé, sur les bornes, sur les croisées. On en avait même placé sur le bras de la potence et autour de l’échelle. Le pavé mouillé était reluisant comme un miroir. M. de Favras, suivi de l’exécuteur, marcha d’un pas rapide vers le gibet. Le bourreau avait orné son chapeau d’une cocarde nationale ; quelques jours auparavant, à l’occasion de l’exécution des frère Agasse, on l’avait accusé de sentimens rétrogrades contre lesquels il crut devoir protester en arborant les couleurs patriotiques. Arrivé au pied de la potence, M. de Favras monta trois échelons, et, faisant un geste de la main :

« Arrêtez un moment, dit-il, et priez ceux qui m’entourent de se taire. » Le plus grand silence s’étant fait sur la place : « Braves citoyens, s’écria-t-il, je vais paraître devant Dieu, je ne suis point suspect de mensonge en cet instant affreux ; eh bien ! je vous jure à la face du ciel que je ne suis point coupable et que vous versez le sang de l’innocent ! » Il monta jusqu’au dernier échelon et répéta une seconde fois d’une voix éclatante : « Devant Dieu, je suis innocent ; » puis, se tournant vers l’exécuteur : « Faites votre office, » lui dit-il.

Le bourreau attacha la corde et poussa le condamné hors de l’échelle. Un instant, il fut balancé au-dessus des têtes ; une convulsion suprême l’agita, puis cette longue silhouette blanche apparut immobile à la lueur rougeâtre des lampions que la pluie faisait grésiller. Un silence de mort régnait sur la place ; mais tout à coup un enfant, qui était grimpé, pour mieux voir, sur une borne, cria en s’élançant à terre : Saute, marquis ! Ce cri fut comme un signal. Toutes les poitrines éclatèrent