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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/114

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tant que le carnage intellectuel et le pillage oral ont été, pour ainsi dire, les uniques lois du combat, cela pouvait se comprendre à la rigueur ; mais, la ville une fois prise, d’autres lois, ce semble, auraient dû être établies : à l’ardeur du soldat aurait dû succéder l’humanité du conquérant. Cependant l’ivresse sans fin, l’orgie morale, le viol et le carnage ont continué au milieu du succès ; nous avons eu toujours des bandes, toujours une armée ; jamais nous n’avons vu s’établir un sénat de législateurs ni un synode de sages. Les écrivains sont restés après le combat ce qu’ils étaient auparavant, et si par momens ils ont semblé plus calmes, c’est qu’alors ils s’enivraient dans la joie de leur triomphe et dans l’assouvissement de leurs ardentes convoitises.

La vie littéraire, telle que l’ont inaugurée Lessing et Voltaire, est-elle ou non compatible avec les simples devoirs de l’homme ? On ne s’est jamais bien nettement posé cette question. Pour déterminer les devoirs de l’homme de lettres, pour poser les premières assises de ce qu’on pourrait appeler la morale littéraire, il faudrait avoir pénétré les dangers, sondé les abîmes multipliés sur les pas de l’homme qui érige en profession la tâche du savant et de l’artiste, la recherche du beau et du vrai. Ces dangers n’existaient pas pour nos ancêtres. Bossuet n’était pas un homme de lettres, Pascal non plus, ni, en un mot, aucun des vieux génies d’autrefois. Bossuet était évêque ; il était de plus une des lumières de l’église chrétienne et il n’écrivait que pour remplir ses devoirs d’évêque, ou parce qu’aucun autre mieux que lui n’eût été capable de défendre l’église menacée. Les anciens écrivains ne prenaient donc la plume que pour remplir un devoir, ou, plus simplement, pour égayer leurs loisirs ; mais l’homme de lettres, quel devoir a-t-il à remplir, et même quel droit a-t-il d’écrire ? Il n’a pas de devoir défini spécial, distinct ; aussi semble-t-il, en apparence, ne porter le poids d’aucune responsabilité, et même un des traits qui caractérisent l’homme de lettres ignorant et présomptueux de notre époque, c’est qu’il s’imagine qu’il n’a de compte à rendre à personne. Cependant, puisqu’il ne prend pas la plume pour remplir un devoir particulier, puisqu’il ne parle pas au nom des intérêts d’une église, d’un gouvernement, d’une institution, il faut donc qu’il parle au nom de sa conscience et au nom du bien absolu : sa responsabilité s’accroît d’autant plus, car, s’il n’a aucun devoir particulier à remplir, c’est que naturellement il en a d’absolus et d’universels. Ceux qui déclinent avec tant d’aisance toute responsabilité n’ont pas bien réfléchi sur ces deux faits puisqu’ils ne parlent qu’au nom de leur conscience, il est absolument nécessaire qu’ils en aient une, — et puisqu’ils ne parlent au nom d’aucun intérêt social, il faut qu’ils parlent au nom du bien absolu et de la vérité. — S’ils réfléchissaient sévèrement sur leur condition, ils s’apercevraient que, pour que le temps ait pu créer une