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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1138

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lui détacherait les mains, et à qui il pourrait demander cette faveur. Le greffier répondit que cela était impossible, et cette grace en effet lui fut refusée. Il donna ensuite à M. Drié une somme de vingt louis « C’est tout ce que j’ai, lui dit-il ; vous voudrez bien remettre, après ma mort, cette somme à ma malheureuse femme, qui en aura grand besoin. » Le cortége devait partir à trois heures précises. On avait commandé, pour maintenir la foule, une garde très nombreuse : une double haie de soldats qui garnissait les rues et les quais disputait le terrain pouce à pouce à une multitude immense. Au coup de trois heures, on entendit un roulement de tambours ; la porte du Châtelet s’ouvrit tout à coup : une escorte nombreuse en sortit, et, au milieu des baïonnettes et des uniformes, M. de Favras, vêtu de blanc, parut. À cette vue, la multitude, ivre de joie, battit des mains. On remarqua que le condamné avait la figure calme et sereine. Les cris du peuple, ses injures et ses outrages ne parurent ni l’irriter, ni l’affliger. Il portait sur ses habits une longue chemise blanche, et sur cette chemise un double écriteau avec ces mots : Conspirateur contre l’état. La hauteur de sa taille, aussi bien que la couleur de son vêtement, le rendait visible à tous. Sa tête nue s’élevait au-dessus du chapeau des soldats, et ses longs cheveux, dénoués et à demi dépoudrés, pendaient sur ses épaules. Au bas de l’escalier du Châtelet stationnait, entouré de soldats, un tombereau découvert attelé d’un petit cheval blanc et conduit par un homme en blouse. M. de Favras y prit place avec le curé de Saint-Paul. Le cortége se mit en marche lentement. Arrivé près du pont de Notre-Dame, le condamné se trouva rapproché davantage de la foule, et les cris redoublèrent. Il regarda froidement la multitude sans s’émouvoir et sans rien dire. La place que l’on atteignit bientôt offrait un spectacle imposant et bizarre. Plusieurs bataillons de la garde nationale en ordre de bataille formaient devant la cathédrale un grand carré dont le centre était vide. Autour s’agitait une foule impatiente ; les croisées étaient encombrées de spectateurs. À différens endroits, on avait allumé de grands feux autour desquels on se pressait. Les traiteurs ambulans y avaient établi leurs boutiques ; ils y vendaient à la foule transie des beignets et de l’eau-de-vie. Un grand silence se fit quand le tombereau eut pénétré dans le carré formé par les soldats. M. de Favras en descendit. Il prit d’une main ferme la torche ardente, de l’autre son arrêt de mort, s’avança vers la grande porte de l’église, et d’une voix sonore : « Peuple, dit-il, écoutez l’arrêt que je vais lire. Je suis innocent, comme il est vrai que je vais paraître devant Dieu ; je ne fais qu’obéir à la justice des hommes. »

Ensuite il se mit à genoux, et lut à haute voix le prononcé du jugement ; puis il remonta dans le tombereau et demanda à être conduit à l’Hôtel-de-Ville, où l’on arriva à quatre heures. M. Quatremère lui