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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1118

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muni de cette lettre, chez Monsieur, et la lui avait remise en lui disant qu’elle n’était connue que de lui et de M. Bailly ; qu’en conséquence Monsieur ne serait pas compromis ; que Monsieur avait été enchanté de cette assurance… que cependant il était allé ce matin à la commune prononcer un discours conseillé sans doute par Mirabeau, que lui, Lafayette, considère comme un misérable [1]. »

Voilà donc, d’un côté, M. le comte de Provence mis en cause par M. de Lafayette et jugé criminel de lèse-nation, au même degré que Favras, par les journaux de son parti ; de l’autre, il est déclaré complètement étranger à l’intrigue qui se fomentait à l’aide de son nom. La vérité est entre ces deux extrêmes. Monsieur n’a pas été le complice d’une grande conspiration contre l’état, parce que cette conspiration n’a jamais existé que dans l’imagination de M. de Lafayette et de ses amis ; il a été, indirectement peut-être, mais il a été mêlé très certainement au projet fort peu criminel que M. de Favras ourdissait secrètement, et dans tous les cas il a autorisé l’emprunt de 2 millions chez M. Chomel ; il en a connu les conditions et il les a ratifiées. Les preuves abondent. Il suffit d’écouter la déposition de M. de La Ferté, son trésorier-général. « Le 17 décembre, je reçus ordre de Monsieur de me rendre chez lui le lendemain matin. J’y fus. Monsieur me fit l’honneur de me dire qu’on lui proposait une somme de deux millions à emprunter pour les arrangemens de sa maison, de voir quelles pourraient être les conditions dudit emprunt, et que j’en fisse part à M. de La Châtre. J’allai en conséquence chez M. le comte de La Châtre, où je trouvai un chevalier de Saint-Louis (qu’on m’apprit se nommer M. le marquis de Favras). Il me fit part qu’il était assez heureux pour pouvoir être de quelque utilité à Monsieur en lui procurant un prêt de 2 millions chez un banquier hollandais de sa connaissance. Ledit sieur marquis de Favras me fit alors connaître les conditions de cet emprunt, dont le versement devait se faire en mes mains : savoir, 100,000 écus tant en argent qu’en bons de caisse, etc., etc., l’intérêt à 5 pour 100 et 2 pour 100 de commission, les 2 millions devant être remboursés en six années. Ces conditions ne m’ayant paru contenir rien que de raisonnable, je priai M. Morel de Chedeville (intendant de la maison de Monsieur) de dresser l’acte de soumission du banquier. M. de Favras revint chez moi le 22 décembre, et me remit la soumission de M. Chomel, banquier à moi inconnu. J’eus l’honneur de la porter le lendemain à Monsieur, qui, n’y ayant rien trouvé que de légal, écrivit de sa main son acceptation [2]. »

  1. Voyez le Mémorial de Gouverneur Morris, ministre plénipotentiaire des États-Unis en France, publié en 1842.
  2. Déposition et récolement de Denis-Pierre-Jean Papillon de La Ferté, au Châtelet, le 4 février 1790. (Archives de la préfecture de police.)