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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1109

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peut-être en ce qu’il espérait avoir vis-à-vis d’eux un certain prestige ; il tenait à l’autorité, et si, sous son inspiration, un parti audacieux et résolu s’organisait, il en voulait être le chef.


II

C’est au lendemain de la rentrée du roi dans ce château des Tuileries désert depuis tant d’années qu’il faut placer ce qu’on a nommé la conspiration de Favras. En étudiant avec soin les pièces de la procédure, en commentant avec bon sens les témoignages, on peut aisément, sinon expliquer tous les mystères de cet événement, au moins les deviner, et raconter jour par jour la vie de l’accusé. L’instruction a été faite minutieusement et en toute connaissance de cause, car, à dater du 6 octobre, M. de Favras fut plus que suspect aux représentans de la commune ; il fut surveillé de près, on épia toutes ses démarches. Il a été établi qu’un agent secret du comité des recherches, nommé Joffroy, ne l’avait pas perdu de vue pendant deux mois entiers, et cet espion, auquel s’adjoignait quelquefois M. Masson de Neuville, aide-de-camp de M. de Lafayette, nous révèlera en grand détail la conduite de M. de Favras. On a vu quel homme il était, on connaît ses opinions, ses intentions même ; étudions ses actes.

Le marquis de Favras, au milieu de beaucoup d’autres entreprises, avait imaginé quelques mois auparavant, avons-nous dit, de lever une légion pour le Brabant. Il avait à cette époque connu, on s’en souvient, un sieur Tourcaty, qui se disait officier d’infanterie, qui l’était peut-être, mais qui faisait surtout métier de recruter au cabaret les jeunes gens de belle venue. M. de Favras était resté en relation avec Tourcaty ; il le rencontrait au théâtre ; quelquefois aussi Tourcaty venait le voir, et il lui avait un jour présenté un de ses amis, nommé Morel, autre racoleur de son espèce et comme lui officier de la garde nationale. M. de Favras était à la fois oisif à Paris et très inquiet de l’état des esprits. N’ayant rien de mieux à faire, il courait beaucoup dans les rues, et chaque soir il rentrait consterné de ce qu’il avait vu ou entendu : l’anarchie était partout ; dans les groupes, dans les cafés, dans tous les lieux publics, on tenait des propos affreux ; il n’était question que de vengeances et d’assassinats : le massacre du roi et de sa famille était projeté, à voix basse encore, mais presque sans mystère. Le théâtre même participait, comme il arrive toujours en France, aux excitations de la rue ; on y jouait ouvertement des pièces de circonstance, et la fièvre révolutionnaire s’y dissimulait à peine sous des allusions perfides. Séduits par le grand mot de liberté et par l’apparence généreuse des idées qui s’agitaient à l’assemblée, de vrais poètes, tels que Joseph Chénier, ennoblissaient, en les traduisant en un beau langage, les déclamations