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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1105

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fond, bien que le nom n’eût pas été prononcé, c’était la république qui marchait derrière M. de Lafayette, et qui allait avoir raison de la royauté. Un grand tumulte se fit à Versailles dès qu’on y apprit la marche de cette colonne, qu’on prétendait être de quarante mille hommes. Le roi était à la chasse, on l’envoya prévenir en toute hâte. L’assemblée était réunie, et Mirabeau le premier vint avertir le président Mounier des événemens qui se préparaient, l’engageant à lever la séance. « Quarante mille hommes marchent sur nous ! lui dit-il. — Tant mieux ! répondit le président, qu’ils nous tuent tous,… mais tous, entendez-vous bien, et la France sera plus tôt en république. — Le mot est joli ! » répliqua Mirabeau en se mordant les lèvres. Cependant la colonne des insurgés, qui avait devancé M. de Lafayette, défilait déjà dans l’avenue de Paris par une pluie battante. Maillard, vêtu d’un vieil habit noir, débraillé et couvert de boue, une épée nue à la main, excitait son monde de la voix et du geste. Au château, tout était dans la confusion ; les gentilshommes et les courtisans n’avaient pas d’ordre : ils se regardaient ne sachant que faire, et l’OEil-de-Boeuf retentissait de leurs altercations bruyantes. Parmi ces officiers, un seul eut de la présence d’esprit et fit tout à coup une proposition hardie dont les conséquences, si elle avait été mise à exécution, pouvaient être immenses : ce fut le marquis de Favras. « Il est honteux, s’écria-t-il tout à coup, de laisser de pareilles hordes s’avancer sans résistance vers le palais du roi ! » et il proposa aux courtisans qui l’entouraient de sortir l’épée à la main, d’appeler à leur aide quelques soldats fidèles et de se jeter sur la colonne de Maillard pour la disperser, ou tout au moins pour lui barrer passage. On lui objecta que cette colonne était trop nombreuse et qu’il faudrait des chevaux pour la charger avec quelque avantage. « Eh bien ! j’aurai des chevaux ! » s’écria M. de Favras avec sa résolution ordinaire, et il se rendit sur-le-champ chez M. le comte de Saint-Priest, alors ministre. Le ministre le fit long-temps attendre. Les événemens, si terribles qu’ils soient, n’ont pas aisément raison de l’étiquette des cours ; ce qui arrivait à M. de Favras en 1789 s’est reproduit à Rambouillet en 1830 : on fit faire antichambre au solliciteur. À la fin cependant il fut introduit ; M. le comte de Saint-Priest ne le connaissait pas, il l’accueillit très froidement.

— Monsieur le comte, lui dit le marquis de Favras, en mon nom et au nom de deux cents gentilshommes réunis en ce moment dans l’OEil-de-Boeuf, je viens vous demander la permission de disposer pendant une heure des chevaux du roi. Nous nous faisons fort, si vous le voulez bien, de disperser la horde qui vous arrive et de lui enlever ses canons.

M. de Saint-Priest lui répondit d’un ton glacé qu’il ne pouvait disposer des chevaux des écuries sans l’assentiment du roi ; puis, sur les