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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1104

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donner le change sur son compte. La figure de l’acteur nous est maintenant connue ; il va entrer en scène le 6 octobre.

Le 6 octobre fut, on s’en souvient, la véritable préface de la terreur. La veille, à cinq heures du matin, Paris s’était réveillé aux tintemens lugubres du tocsin ; on se demandait avec effroi ce qui se préparait. Les trois partis qui s’agitaient à Paris, — celui de la cour ou les légitimistes, les orléanistes et ceux qui prirent plus tard le nom de jacobins, — se rejetèrent avec fureur, dans le premier moment, la responsabilité du désordre qu’annonçait le bourdon ; mais on apprit bientôt ce qui s’était passé. Une bande de femmes et d’hommes déguisés en femmes avait forcé tout à coup la porte de l’Hôtel-de-Ville : la garde résistait, une lutte avait lieu ; de nouvelles bandes, armées de piques, arrivaient de tous les faubourgs, et l’émeute couvrit bientôt la Grève, les quais et les rues adjacentes. La disette, factice ou réelle, qui régnait à Paris était le prétexte bien plus que la cause véritable de cette manifestation. Les passions haineuses criaient alors - du pain ! comme elles ont crié de nos jours - la réforme ! et cette multitude, que nous n’avons pas, hélas ! besoin de décrire, allait demander à l’assemblée nationale des vivres, comme une autre tourbe semblable lui a demandé récemment l’affranchissement de la Pologne. — A Versailles ! à Versailles ! hurlait-on de toutes parts, quand M. de Lafayette survint. Il déclara très courageusement qu’il n’irait point à Versailles, il défendit à la garde nationale de se mettre en mouvement, il chercha à calmer la foule ; mais sa voix ne fut point écoutée : il avait trop compté sur sa popularité. Pour toute réponse, on lui montra la lanterne, et il put s’apercevoir pour la seconde fois, car les massacres de Foulon et de Berthier avaient pu déjà l’éclairer à cet égard, que l’on n’est général du peuple qu’à la condition de servir ses passions et ses colères. Des milliers d’hommes survinrent encore, armés de fusils et traînant deux pièces de canon. Un misérable qui devait acquérir plus tard une certaine célébrité, Maillard, un des héros du sac de la Bastille, s’était mis, un tambour à la main, à la tête de cette manifestation imposante, qui se trouva bientôt réunie dans les Champs-Élysées. Dans l’espoir de modérer au moins cette multitude qu’il ne pouvait plus arrêter et de contenir la garde nationale qui méconnaissait sa voix, M. de Lafayette prit le parti de conspirer avec elle, « comme le paratonnerre conspire avec la foudre. » Il donna, au milieu d’un applaudissement général, le signal du départ, et partit pour Versailles à la tête de plusieurs bataillons de gardes nationaux que suivait la hideuse armée de Maillard. « Les révolutions, a dit un des tribuns de notre époque, ne disent jamais le mot pour lequel elles se font. » En effet, il ne s’agissait en apparence, au 5 octobre, que de quelques réclamations sur la boulangerie ; mais au