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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1057

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me restait de mon excursion à travers ce riche pays, au milieu de cette population intelligente et hospitalière, et jamais je n’avais mieux compris qu’en franchissant les barrières de Lima, après un voyage de plusieurs mois dans l’ancien empire des Incas, l’impuissance des sociétés auxquelles manquent ces deux conditions essentielles de force et de prospérité : l’ordre et le travail.


IV; – LIMA.

Le premier aspect de Lima ne saurait modifier en rien l’impression pénible qu’on rapporte d’un voyage dans l’intérieur du Pérou. Ici encore de singuliers contrastes de grandeur et de misère, d’activité inquiète et d’indolence, viennent étonner et attrister l’Européen. J’eus l’occasion d’observer ces contrastes fort à l’aise pendant un long séjour à Lima, et, tout en rendant justice à ce que les mœurs liméniennes ont d’aimable et de charmant à la surface, je ne pouvais méconnaître que sous ces brillans dehors se cachent bien des germes de désordre, bien des causes de faiblesse que l’action d’un pouvoir résolu et d’un gouvernement établi pourrait seule efficacement combattre. Parmi les souvenirs que j’ai rapportés de la capitale du Pérou, je ne veux noter ici que ceux qui mettent en relief ce double aspect tour à tour gracieux et triste de l’ancienne ville des Incas.

J’arrivai à Lima au milieu d’une fête religieuse, et je quittai cette ville à peine remise de la consternation où l’avait plongée une émeute militaire. Toutes les observations que je pus recueillir entre l’époque de mon arrivée et celle de mon départ venaient pour ainsi dire se résumer dans ce premier et ce dernier épisode de mon séjour. Le goût des spectacles en religion comme en politique, tel est, je ne l’avais nulle part mieux compris qu’à Lima, le trait caractéristique des Péruviens. Je n’oublierai jamais l’impression que me fit éprouver la capitale du Pérou au moment où, par une nuit profonde, j’en franchissais pour la première fois les barrières. On célébrait la fête de Nuestra Señora de la merced, patronne de l’indépendance. Les cloches sonnaient leurs carillons ; les habitans se pressaient dans les rues illuminées. On sentait bien que cette population, mise en si grand émoi par une fête religieuse, avait conservé toutes les anciennes passions nationales. Le costume seul avait changé : les hommes étaient vêtus à l’européenne ; les femmes portaient des robes de soie ou d’indienne au lieu de l’antique saya, qui n’est plus que le costume du matin. Il était impossible de se tromper à ces apparences, et, dès mes premiers pas dans les rues de Lima, j’avais pu reconnaître, sous les dehors sérieux de la civilisation européenne, le vieil esprit péruvien dans toute sa poétique et traditionnelle frivolité.