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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1052

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bientôt en éloges passionnés du joli taureau noir. Deux ou trois fois il s’avança jusque sur les fers de lance, il se piqua le nez et se retira furieux. Encouragés par la timidité de l’animal et par leurs premiers succès, les lanceros se débandèrent, s’agenouillèrent deux par deux dans la place, et attendirent le taureau le pommeau de leur lance fixé en terre. Le taureau se précipita vers les deux premiers qui se rencontrèrent sur son chemin. Arrivé à portée, il sauta par-dessus lances et lanciers, puis revint sur ces malheureux qu’il foula avec rage, laboura de ses cornes pointues et finit par lancer à plus de dix pieds en l’air. Il y eut alors un cri général dans la place : Bravo toro ! bravo toro !…J’avoue que, pour moi, j’étais ému à ne pouvoir respirer. Les deux hommes mutilés étaient là dans l’arène, se traînant sur les genoux et les mains pour gagner les barrières et échapper à la mort ; mais le taureau furieux courait de l’un à l’autre, les foulait de nouveau aux pieds et les frappait de ses terribles cornes. « C’est horrible ! » dis-je à mon voisin le plus rapproché. Celui-ci ne m’écoutait pas ; son ame tout entière était passée dans ses yeux ; il avait même laissé éteindre sa cigarette, qu’il avait retirée de sa bouche pour crier plus fort que les autres. « Bravo toro ! Ah ! toro picaro ! criait-il chaque fois que le taureau revenait à la charge sur les deux malheureux Indiens. Ah ! vaillant taureau, petit coquin de taureau ! C’est mon taureau ! disait-il avec orgueil en regardant les gens qui l’entouraient ; il est de mon hacienda, c’est moi qui l’ai donné pour Notre-Dame de Lorette. » Et à la fin, quand il m’entendit répéter que c’était une lâcheté de ne pas aller secourir les deux Indiens : « Ils n’en ont plus besoin, dit-il en souriant ; ils sont certainement morts. » En effet, les malheureux étaient là, dans l’arène, les membres brisés, vomissant le sang, morts enfin, bien morts. J’en avais assez de ce drame d’abattoir ; je cédai ma place au véritable amateur qui, avec sa bouche avinée, me faisait passer devant la figure des bravo tore ! à m’asphyxier. Je m’en allais rejoindre mes honnêtes mules qui, elles, ne tuaient personne et n’en étaient pas mieux traitées, car, pour ce jour-là, impossible d’obtenir à prix d’or autre chose que de la chicha, de l’eau-de-vie et des chupes.

À Chinchero, j’avais fait la connaissance d’un propriétaire des environs, qui me proposa de m’arrêter en passant dans son hacienda, sur la route de Lima. Là, je trouvai deux grandes demoiselles fort ennuyées de leur sort et encore irritées contre leur père, qui n’avait pas jugé à propos de les mener aux courses de toros de Chinchero. En vérité, c’est une désolante existence que celle des propriétaires péruviens établis loin des grandes villes. Leurs maisons forment un carré, composé de l’habitation des maîtres et des bâtimens d’exploitation. Dans cette cour pataugent poules, canards, cochons, et aussi les gens de la maison, quand ils veulent mettre le pied dehors. Pas un piano,