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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1038

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d’écorce d’arbre, des sacs de cacao et de la poudre d’or. À la mission, l’on n’aime pas leur visite, et l’on ne permet qu’à des délégués qu’ils choisissent parmi eux de venir jusqu’à Cocabambilla. Encore déposent-ils leurs arcs et leurs flèches avant d’entrer dans le village. Mes amis les Antis étaient mendians et intéressés, mais du reste fort honnêtes, car pendant huit jours mes richesses en couteaux et en verroterie furent jetées sur un banc de jonc, exposées à la vue de chacun, sans que personne y touchât. Tout ce que je pris chez eux fut l’objet d’un marché préalable : œufs, poules, lait, étaient offerts à tel ou tel prix, marchandés, parce qu’ils abusaient du laisser-aller, et enfin livrés à un prix inférieur au prix d’abord demandé.

Ce qui me frappa surtout, c’était la bonne harmonie qui régnait parmi eux et le respect que chacun avait pour son voisin. Tadeo était le chef de la peuplade entière, ce qui lui donnait de l’influence dans le conseil de la tribu et le faisait consulter par les autres, sans lui valoir pour manger la soupe une coquille plus large que la coquille de ses compagnons. Tadeo avait du bon sens ; mais ses idées sur la Divinité étaient très confuses, et, d’après ce qu’il me dit, les autres sauvages de sa tribu ne songeaient guère à un Etre suprême ; ce qui ne les empêchait pas de se laisser baptiser quand ils allaient à la mission chercher du sel et du fer : il est vrai que les missionnaires commençaient presque toujours par griser leurs catéchumènes.

Après être resté huit jours avec ces bonnes gens, je leur dis adieu, et, ne voulant pas revenir à Cocabambilla par le même chemin, je me dirigeai vers la vallée Yanatili en remontant la rive droite du fleuve. Toute la tribu, hommes et femmes, vint m’accompagner jusqu’à la distance d’une lieue, et nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde. Tadeo et son fils me servirent de guides jusqu’au premier hameau chrétien, où nous arrivâmes bien avant dans la nuit. Sans des guides aussi exercés, il nous eût été impossible de nous tirer de ces affreux chemins. Souvent nous quittions les bois trop épais pour nous donner passage, et nous entrions dans le lit de la rivière, que nous remontions à gué. Nous arrivâmes enfin à l’hacienda de Chanco-Mayo, où Tadeo me laissa en me souhaitant tout ce que je pouvais désirer. Ce que je désirais surtout, c’était de ne jamais revenir à Palotéqui.


II. – LES RUINES DE CHOQUIQUIRAO.

Je regagnai l’hacienda de Guatquinia par la vallée Yanatili, plus étroite, plus chaude et plus humide que la vallée Santa-Anna. La coca y vient mieux et se vend plus cher ; on y cultive aussi le tabac, qui est d’une fort bonne qualité. Mon voyage n’offrit de remarquable que les incidens d’une halte de quelques jours dans le grand village de Larès,