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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1020

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les hommes font des tours de force et de passe-passe… Est-ce la jambe droite ou la gauche que nous avons piquée ?

— La gauche, répliqua vivement Padmavati ; voyez plutôt !

— En ce cas, retournez sur vos pas ; à trente milles d’ici, vous trouverez un petit village pas plus considérable que celui où je vous ai vue la première fois. Les Kouravars doivent y arriver : aujourd’hui ils n’y resteront pas long-temps ; mais, en marchant vite, vous pourrez les y joindre. Cherchez et vous verrez si le domben a menti ?

À ce dernier mot, Padmavati partit comme un trait ; debout sur le seuil de la pagode, le jongleur la vit disparaître sous l’ombre des grands arbres. Quand elle fut hors de vue, il fit sonner la roupie sur l’ongle de son pouce, et la glissa dans un pli de son turban en se disant à lui-même : Je ne m’attendais guère à gagner une pièce aussi ronde dans cette pagode abandonnée. Courage, domben ; en route pour Madras ! Un homme de ta trempe ne doit travailler que dans les grandes villes !

Quand le soleil parut, Padmavati était déjà loin. Elle marchait vite ; pour la première fois, depuis son départ, elle prêtait l’oreille au chant des oiseaux ; il lui semblait que leurs voix la saluaient au passage pour lui annoncer une bonne nouvelle. L’impatience qu’elle éprouvait d’arriver au terme de ce long pèlerinage soutenait ses forces ; mais, vers le soir, lorsqu’elle distingua les touffes de bambous qui signalaient à ses regards le village indiqué par le domben, un doute cruel traversa son esprit. Si cet homme s’était joué d’elle ? si les Kouravars avaient pris une autre direction ? si son enfant était mort ? Toutes ces conjectures vinrent l’accabler à la fois ; ses jambes tremblèrent, elle fut obligée de faire halte sur le bord du chemin ; puis elle s’avança plus lentement, tant elle craignait de se heurter contre une réalité désespérante. Cependant elle allait toujours, et les derniers rayons du soleil éclairèrent les huttes des Kouravars groupées à quelque distance du village dans une savane. Cette nuit lui parut bien longue, car elle la passa sans dormir, en proie à une agitation fébrile. De la chauderie[1] où elle s’était retirée, elle entendait le bruit qui se faisait dans le camp des Kouravars ; elle voyait briller leurs feux, devant lesquels se dessinaient vaguement des formes humaines.


VI. – Le caporal des cipayes.


En tout pays, la population des campagnes est de bonne heure sur pied ; mais dans l’Inde, où le soleil fane si vite tout ce qu’il touche de ses rayons, le bazar s’anime avant l’aurore. Il y avait donc, dès l’aube du jour, un assez grand nombre de cultivateurs et de petits marchands

  1. Caravenseraï ouvert à tous les voyageurs.