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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1016

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comme un être dont la présence est d’un funeste augure. Sous ce costume, Padmavati pouvait voyager sans craindre d’être outragée ; la répulsion qu’elle inspirerait devait lui servir de sauvegarde.

Un soir donc, Pérumal trouva sa case vide ; Padmavati était partie. Il n’interrogea point ses voisins pour savoir d’eux ce qu’elle était devenue ; il garda pour lui son chagrin, et répondit à ceux qui le questionnaient avec une curiosité trop pressante qu’elle était allée en pèlerinage au temple de Jaggernath. Pendant quelques semaines, il conserva l’espérance de la revoir ; quand il approchait de sa cabane, son cœur battait bien fort, car l’absence faisait revivre en lui des sentimens d’affection et de tendresse assoupis depuis long-temps. « Hélas ! se disait-il tristement, j’aimerais encore mieux la voir telle qu’elle était, muette comme une statue, flétrie par la souffrance, que de vivre ainsi solitaire ! Peut-être ai-je été pour elle dur et injuste. Elle est partie ; elle erre dans la forêt, seule, sans appui, sans soutien, poursuivie par une douleur qui l’a rendue folle, parce que j’en ai laissé retomber sur elle tout le poids ! »

Ces reproches, qu’il aurait pu se faire plus tôt, le cipaye se les adressait durant ses factions de nuit, en se promenant de long en large devant sa guérite. Ses camarades, qui d’abord l’avaient raillé, comprirent bientôt qu’il était sous le coup d’un de ces manieurs réels qui commandent le respect. On le considérait d’ailleurs comme l’un des plus braves soldats de la compagnie et l’un des plus habiles du bataillon dans le maniement des armes. Il possédait à un haut degré la précision de mouvement, l’impassibilité, la patiente résignation, qui sont les qualités distinctives du cipaye : il devint plus encore que par le passé exact à remplir les devoirs de sa profession. Ses chefs, qui l’aimaient, le signalèrent comme ayant des droits à l’avancement, et il ne tarda pas à recevoir solennellement dans une revue les galons de caporal. Combien cette récompense l’eût rendu fier et heureux quelques années plus tôt !

Pendant que son mari faisait un premier pas dans la carrière des honneurs, Padmavati s’enfonçait résolûment dans les pays à moitié sauvages qui occupent le centre de la presqu’île de l’Inde Elle ne vivait que d’aumônes ; quand, après une longue marche, une maison, une chaumière s’offrait à sa vue, elle allait s’asseoir devant la porte, et attendait patiemment qu’on s’aperçût de sa présence. Quelque mère de famille, voyant une femme en habit de veuve arrêtée au seuil de sa demeure, vidait dans les mains de la mendiante une écuelle de riz, comme pour lui dire : Allez plus loin porter le malheur qui vous accompagne ! et Padmavati continuait sa route. Les petites pagodes, les mandabams ou reposoirs élevés sur le bord des chemins et à tous les carrefours par la piété des fidèles, lui offraient pour la nuit des asiles