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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1015

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dieu Vichnou. Dès que le jour commençait à poindre, le cipaye partait à la recherche de l’oiseau garouda, et à peine l’avait-il aperçu qu’il l’appelait par son nom en agitant ses bras au-dessus de sa tête. L’aigle voltigeait autour du pieux Hindou, et enlevait lestement dans ses serres les petites boulettes de viande que lui jetait son ami. Chaque semaine aussi, le cipaye portait à manger à un grand singe qui s’était installé depuis de longues années dans la principale pagode de Pondichéry et y recevait les honneurs divins ; il représentait aux yeux des brahmanes et du peuple confiant le singe Hanouman, qui dirigea les armées de Rama à la conquête de Ceylan. On conçoit que le quadrumane si semblable à l’homme devait trouver place dans le panthéon hindou, ouvert à tous les êtres de la création. Cependant ces actes d’une piété puérile ne rendaient point à Pérumal l’enfant qu’il pleurait et ne lui apportaient aucune consolation. Intérieurement, il s’irritait contre les dieux ingrats qui acceptaient ses offrandes sans exaucer ses prières. Padmavati, muette et le regard fixe, semblait insensible à ce qui l’entourait. Il n’y avait plus de lien entre les deux époux : pareils à deux voyageurs qui traversent péniblement un désert, ils marchaient côte à côte, sans se rien dire, sous le poids d’une même douleur. Dans le voisinage, chacun les regardait avec pitié et aussi avec un certain effroi. — Ces gens-là, disait-on, ont commis dans une vie antérieure des fautes dont ils portent la peine. — Charitable croyance qui dispense l’homme de prendre part aux souffrances d’autrui et de chercher à y porter remède !

Cependant Padmavati roulait dans sa tête un projet qui l’absorbait depuis long-temps, et dont elle n’osait confier le secret à personne, à son mari moins encore qu’à tout autre : c’était de quitter la maison conjugale et de se mettre à la poursuite de la vieille qui lui avait enlevé son enfant. Une année s’était passée depuis l’époque où elle l’avait rencontrée dans une rue de Pondichéry, un soir qu’elle assistait à la procession de l’idole. Sans aucun doute, les Kouravars ne se trouvaient plus dans les environs de la ville : devaient-ils y revenir jamais ? Les chercher à travers tout le pays qui s’étend du golfe du Bengale à Ceylan, c’était une entreprise folle, mais moins folle encore que de les attendre devant le seuil de sa porte. Quand son plan fut bien arrêté, Padmavati prit le costume d’une veuve : elle se couvrit d’une seule pièce de toile blanche, coupa ses longs cheveux qu’elle se plaisait autrefois à relever en nattes sur le sommet de sa tête, et partit, n’emportant avec elle qu’une ou deux pièces d’argent et la petite image façonnée par le domben. Une veuve dans l’Inde, ou, pour parler le langage du pays, une femme qui n’a pas été assez fidèle à son époux pour le suivre dans l’autre monde en se brûlant avec son cadavre sur un bûcher, est vouée au mépris : on la repousse, on la chasse de partout,