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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1012

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climats, mais comme jadis au temps des apôtres, sous le ciel de l’Asie, à la face des nations infidèles.

Telle était la solennité qui poussait hors de chez eux tous les habitans de Pondichéry. Sollicitée par ses voisines, Padmavati refusa d’abord de partir ; elle voulait aller seule et poursuivre à son gré ses investigations. Quand elle vit la rue déserte, elle s’esquiva furtivement et courut. Ce n’était pas la curiosité qui l’attirait ; élevée dans la campagne, elle ne savait rien de la religion des chrétiens et n’avait jamais assisté à cette cérémonie. Une idée fixe l’occupait : retrouver la vieille qui rôdait depuis quelque temps dans la ville, lui sauter au visage et la forcer d’avouer ce qu’elle avait fait de son enfant. Soutenue par cette espérance, elle supportait le poids de ses douleurs avec énergie, et quand le découragement s’emparait d’elle, quand le souvenir de ses joies maternelles si vite évanouies la jetait dans la désolation, elle s’écriait en frappant la terre du talon : Je le retrouverai ! il me sera rendu !

Elle marcha donc précipitamment vers la place où s’assemblait la multitude. Il était tard déjà ; toutes les avenues de l’église se trouvaient encombrées. En vain Padmavati cherchait à se frayer une route. Tout à coup elle entend derrière elle des voix qui criaient : Gare ! place ! Le gouverneur arrivait avec son cortége, porté dans son palanquin sur les épaules de ses péons. Devant lui, les rangs s’ouvrirent, et ils ne se refermèrent pas si vite que la femme du cipaye ne pût se glisser dans le préau, comme une petite barque qui franchit un courant trop rapide en se jetant dans le sillage d’un gros navire. Un fauteuil attendait le gouverneur ; il y prit place, et aussitôt un prêtre malabar monta dans la chaire dressée en face de la porte de l’église. À ce moment, les spectateurs impatiens tournèrent leurs regards vers un rideau mystérieux qui pendait derrière le prédicateur ; le rideau fut tiré et laissa voir un Christ de bois, de grandeur naturelle, aux pieds duquel de jeunes Hindous vêtus en soldats romains faisaient sentinelle. On put compter dans l’auditoire autant de signes de croix qu’il y avait de chrétiens ; puis tous ces visages plus ou moins noirs, représentant les nuances diverses des peuples de l’Asie orientale, se levèrent à la fois vers le prêtre qui commençait son discours. Un profond silence régna instantanément dans cette vaste enceinte ; on entendait respirer la foule et souffler les curieux attardés qui grimpaient sur les cocotiers pour voir par-dessus les murs.

Padmavati faisait de grands efforts pour circuler dans cette masse compacte de gens attentifs, les uns assis à terre, les autres debout ; elle avançait d’un pas, puis s’arrêtait regardant autour d’elle. Tantôt elle prêtait l’oreille aux paroles émues du prêtre, tantôt elle oubliait cette