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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1004

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ce qu’il vous faut. Laissez-moi chercher… Tenez ; vous voyez ce morceau d’argile, il est formé de fragmens de terre recueillis dans soixante-quatre endroits sales et immondes : ces fragmens ont été pétris : avec des poils de rat, des cheveux humains, des rognures d’ongles, des débris de cornes de buffle, etc. Les formules d’incantation ont été répétées sur le tout ; pour que le charme opère, il suffit de façonner avec cette masse informe l’image de votre ennemie. Elle souffrira tous les maux qu’il vous conviendra de lui infliger.

— Oh ! qu’elle souffre toutes les douleurs du naraca[1], je le veux bien, interrompit Padmavati ; mais que je la retrouve !

— Attendez donc, répliqua le jongleur. Maintenant que la petite statue est achevée, — elle a en vérité forme humaine, — voici une épine, enfoncez-la dans la jambe de la statuette ; votre ennemie deviendra boiteuse. Comme elle courra moins vite, vous l’atteindrez plus facilement, et, quand elle passera devant vos yeux, vous n’aurez pas de peine à la reconnaître.

Padmavati saisit avidement l’image de terre, et, d’une main que la haine et le désir de la vengeance rendaient tremblante, elle lacéra à coups d’épine la jambe de cette grossière statuette ; puis, craignant d’être aperçue, elle se retira précipitamment en jetant au jongleur quelque menue monnaie qu’elle tenait en réserve dans un pan de son vêtement. L’aveu qu’elle venait de faire soulageait son ame après une si longue contrainte ; un vague espoir la ranimait. De son côté, le domben se remit en route, assez satisfait d’avoir pu exercer dans un humble village sa triple profession de jongleur, de médecin et de magicien. — Chercher un Kouravar sur la côte de Coromandel, se disait-il à demi-voix, autant vaudrait poursuivre l’hirondelle dans les airs… A tout prendre pourtant, j’aurais bien du malheur si la vieille qui a volé l’enfant ne se faisait pas mordre la patte par un chien, dans quelque expédition nocturne !

Tandis qu’il se parlait ainsi, il s’enfonçait à travers les halliers, et coupait au plus court pour gagner la grand’route. Son sac sur l’épaule ; le turban incliné sur l’oreille, il marchait à grands pas et chantait à demi-voix. Habitué à vivre au jour le jour, et à dormir sur le seuil des pagodes, l’insouciant domben ne s’inquiétait ni de l’approche de la nuit, ni de l’aspect désert de la campagne. Tantôt il arrachait aux buissons de petites graines qu’il faisait sauter d’une main dans l’autre ; tantôt il faisait pirouetter son bâton sur l’extrémité de ses doigts ; il charmait ainsi les ennuis de la route, en se livrant à ses exercices de jongleur.

  1. L’enfer des Hindous.