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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1001

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femme qui lui avait adressé la parole sur le bord du chemin. À force d’y penser, elle évoquait une vision qui la suivait partout. En proie à cette obsession, elle tombait dans une langueur maladive, et le cipaye, voyant se ternir chez sa femme cet éclat de l’adolescence et cet épanouissement de la vie qui le charmaient, commençait à ne plus ressentir pour elle la même affection.

Une vingtaine de jours se passèrent ainsi pendant lesquels il n’y eut, pour ces trois êtres unis entre eux par les liens les plus chers, ni bonheur ni consolation. La vieille marchande de paniers avait laissé parmi eux le germe de cette douloureuse tristesse et emporté dans sa course le seul objet sur qui reposaient leur joie et leur espérance. Un soir, le cipaye Pérumal, armé de la bêche, cherchait à se distraire en plantant des fleurs dans le petit jardin de sa mère ; celle-ci déroulait des fils de coton sur un dévidoir fait de quelques planchettes de bambou mal ajustées, et Padmavati pilait du riz dans un mortier de bois. La porte de la chaumière étant ouverte, les rayons obliques du soleil y pénétraient, pareils aux barres de fer rougi que le forgeron tire de sa fournaise. Cette lumineuse clarté s’éclipsa tout à coup, et les deux femmes tournèrent la tête. Un grand homme à la figure effrontée se tenait debout dans l’étroite ouverture en faisant entendre un son strident qui ressemblait moins à la voix humaine qu’au sifflement d’un oiseau.

Salut à vous, dit l’étranger ; voulez-vous voir des tours de passe-passe, des jeux d’adresse ? Je suis le domben [1] ; j’avale des sabres, j’escamote des boules grosses comme la tête, je fais danser des serpens et parler des poupées magiques ; je marche pieds nus sur des lames de couteau… Je suis le domben, le domben, le domben ! — Et il accompagnait cette rapide énumération du sifflement accoutumé, qu’un Européen eût pu prendre pour la pratique de Polichinelle.

— Nous sommes de pauvres gens, répondit la mère du cipaye ; passez votre chemin, domben !

— Pauvres gens ont bon cœur, répliqua le jongleur en franchissant le seuil. Je n’ai rien fait d’aujourd’hui ; donnez-moi un peu de riz, et je vous le paierai en tours d’adresse.

Il déposa aussitôt à ses pieds les sabres, les couteaux, les gobelets qu’il portait dans un grand sac suspendu à ses épaules, et, après avoir fait claquer ses doigts, il se mit à lancer autour de sa tête une demi-douzaine de boules de cuivre qui étincelaient au soleil et ceignaient son front d’une auréole lumineuse. Tout en se livrant à ses exercices, il prononçait à voix basse des formules d’incantation. Son regard était fixe ; on eût dit que par le prestige de sa prunelle ardente il dirigeait les boules dans leurs évolutions successives et les empêchait de tomber ;

  1. Jongleur.