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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/987

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des assemblées nombreuses. Il est permis de voir plutôt là un nouvel indice de cette disposition commune aujourd’hui aux nations européennes à accommoder chacune leur révolution à leur guise et à repousser autant que possible l’importation des idées étrangères. Ces prétentions à l’autonomie se manifestent au moins aussi vivement, nous allions dire aussi puérilement, en Italie qu’en Allemagne. Nous les déclarons fort respectables ; toutefois il est difficile de s’empêcher de sourire quand on les voit se résoudre en une copie très exacte des institutions constitutionnelles qui nous régissaient il y a quatre mois. A l’heure où nous écrivons, la première session parlementaire s’ouvre à Rome et à Florence ; elle est commencée depuis plus d’un mois à Turin, où la discussion de l’adresse s’est traînée assez lentement, de paragraphe en paragraphe, d’amendement en amendement, toujours sans doute pour ne point tomber dans l’imitation servile. Quant à Naples, les sujets du roi Ferdinand semblent sur le point de tomber dans un plagiat bien autrement flagrant, qui ne trouverait pas sa justification aussi aisément que beaucoup de gens le croient en Italie.

Au moyen de quelques concessions faites à la partie saine et bien intentionnée du parti républicain, l’avantage est resté aux libéraux constitutionnels. Leur politique prudente a forcé M. Mazzini de séparer au moins ostensiblement sa cause de celle d’une minorité factieuse, qui, elle aussi, a voulu en appeler à la violence et tenter de faire à Milan un 15 mai au petit pied ; mais la parodie n’a pas mieux réussi que la pièce, et M. Mazzini s’est empressé de déclarer que l’association italienne était tout-à-fait étrangère à ces scènes déplorables, qu’elle les condamnait hautement ; il a protesté de toutes les forces de son ame contre toute tentative de ce genre en son propre nom et au nom de ses adhérens. Il faut l’en croire. C’est une justice à lui rendre qu’à part la protestation citée plus haut, son journal a rarement contenu de ces déclarations violentes dont quelques feuilles italiennes viennent chercher le type chez nous. Les articles d M. Mazzini se présentent plutôt sous la forme d’un enseignement grave, disert et parfois poétique, qui tranche d’une façon remarquable sur le reste de la rédaction. M. Mazzini est le seul homme de son parti. Ses adversaires s’accordent tous à rendre hommage à son talent, et ce n’est pas une médiocre preuve de l’état qu’on en fait que d’avoir forcé M. Gioberti à venir lui-même combattre en personne l’influence qu’il menaçait de prendre à Milan.

M. Gioberti, jusqu’à présent, s’était tenu à l’écart ; du fond de l’exil, sa parole remuait profondément son pays, et semblait acquérir plus d’autorité par l’éloignement et l’espèce de mystère qui l’enveloppait. Major è longinquo reverentia, disait-il quelquefois. Si c’eût été un calcul, il n’eût pas manqué d’habileté ; mais jusqu’en 1847 M. Gioberti était en réalité proscrit. Bien que le retour dans sa patrie ne lui fût point formellement interdit, il est probable qu’on ne l’eût pas vu de bon œil, lui pas plus que ses livres. Son Gesuita moderno était encore à l’index à Turin l’année dernière. Correspondre avec l’auteur n’était pas chose prudente. Tout bon Italien, passant par la France ou la Suisse, ne manquait pas de venir visiter la modeste retraite où s’abritait l’illustre philosophe, à Bruxelles, à Paris, à Lausanne. C’était faire acte de libéralisme et de courage. Les paroles que recueillait le voyageur étaient, au retour, transmises de bouche en bouche comme autant d’enseignemens précieux, et d’autant plus recherchés qu’ils avaient l’attrait du fruit défendu. Chaque année, quelque ouvrage parti de sa retraite apportait à l’Italie un espoir et des conseils nouveaux. C’est ainsi