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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/975

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ne fût-ce que pour le temps d’un intérim. L’assemblée a eu grandement raison : le prince Louis Bonaparte a semé par deux fois chez nous des souvenirs qui l’empêchent d’être jamais très dangereux. De loin, c’est un César en expectative ; de près, disent les biographies dont nous sommes inondés depuis deux jours, de près, « c’est à faire frissonner, surtout lorsqu’il se tourne, un soldat de la vieille garde ! » Ne voilà-t-il pas bien à propos un grognard redoutable pour mettre en face de nos gamins belliqueux ? Si la nomination du prince Louis révèle, à tout prendre, un penchant décidé de l’opinion publique, il est du moins certain que ce penchant ne s’adresse pas à sa personne. La France veut être gouvernée ; c’est là le secret des secrets. Le Napoléon républicain et la République napoléonienne, ces journaux nouveau-nés qui épouvantent l’esprit gouvernemental de M. Ledru-Rollin, seront très malins s’ils prouvent autre chose.

Ce besoin d’une autorité intelligente, d’une énergie protectrice, ce désir éminemment social d’avoir une règle fondée et un pouvoir vigilant qui maintienne le respect de la règle, tous ces instincts aussi compatibles avec la république qu’avec la monarchie, se sont enfin prononcés de la façon la plus radicale dans l’événement majeur des élections du 4 juin. Nous parlons de la double nomination du général Changarnier et de M. Thiers à Paris, des quatre nominations de M. Thiers dans la Mayenne, dans l’Orne, dans la Gironde et dans la Seine-Inférieure. Le général Changarnier est une des gloires les mieux acquises de notre armée d’Afrique, de cette bonne et vaillante armée qui représente déjà si énergiquement à l’assemblée nationale, par l’organe du général Cavaignac et du général Bedeau, la sainte cause de l’ordre dans la liberté. La garde nationale avait pu apprécier son nouvel élu lors de la journée du 16 avril ; elle serait fière maintenant de le voir à sa tête, si, comme il l’a publiquement annoncé, il quitte le gouvernement de l’Algérie pour venir siéger à son banc de député. La mission de M. Thiers est encore autrement délicate et grave, grave par la responsabilité que les suffrages d’une masse si considérable d’électeurs l’obligent d’accepter, délicate et périlleuse pour le pays comme pour lui-même par les chances mauvaises, par les difficultés de toute sorte qui l’attendent peut-être dans cette carrière inconnue où nous souhaitons ardemment à son patriotisme la seule récompense qu’il ambitionne, le droit de servir la France. M Thiers est, avant tout, un homme de bon sens ; il trouve un ordre établi, ce n’est pas lui qui conspirera pour le renverser. La justesse de son esprit lui dit assez haut que renverser vaut toujours moins qu’affermir. Il n’arrive pas à l’assemblée en chef de parti, il ne pose en prétendant pour aucune dictature, il n’a de hâte pour quoi que ce soit, excepté pour être utile. Ce n’est pas un chef de parti que cinq départemens ont nommé d’un accord unanime dans les circonstances désastreuses que nous traversons, c’est un conseiller d’autant plus autorisé qu’il sera plus désintéressé ; c’est un maître en fait de doctrines administratives, c’est un expert en finances, le disciple du baron Louis. M. Thiers, nous n’en doutons pas un seul instant, comprend ainsi le rôle qui lui est réservé. Il n’est pas du tout pressé de toucher aux questions politiques ; il faudra bien qu’on l’appelle dans les questions d’affaires. Il n’y entrera point en opposant systématique et batailleur, qui ne demande qu’à être battu, comme le Misanthrope voulait perdre son procès ; il portera sur ces discussions scabreuses une force calme et bienveillante. Les membres de l’ancienne chambre que la confiance du pays a renvoyés à l’assemblée nationale n’ont point à y guerroyer pour le pur plaisir de la guerre ; ils peuvent ne pas