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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/942

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de la baie, tous les effets de l’action des marées sont dominés par la tendance du lit de la rivière à s’exhausser et à se rétrécir, conséquence malheureuse, de ce fait inexorable, que le flot apporte toujours avec lui plus de matières terreuses que n’en remporte le jusant. C’est par là qu’à l’ouest du mamelon de la chapelle de Saint-Valery, la place où mouillaient, en 1065 et 1066, les flottes qui portaient Guillaume-le-Conquérant en Angleterre, est depuis trois cents ans sillonnée par les charrues de la ferme du cap Cornu ; que vis-à-vis, sur la rive droite de la Somme, la baie circulaire qui s’ouvrait en 1640 à l’ouest du Crotoy est à demi comblée ; que, devant cette ville déchue, la place où des bâtimens de 400 tonneaux s’élançaient dans une profondeur d’eau de cinq mètres [1] n’est plus qu’une plage de sable ; que les quais actuels de la Ferté tiennent la place d’une fosse profonde où les navires étaient toujours à flot à la fin du XVIIe siècle [2]. En remontant la rivière, des faits analogues se présentent à chaque pas. Les travaux des hommes ont beaucoup accéléré la marche naturelle de ces attérissemens.

Avant le récent établissement du canal de la Somme, les marées remontaient par le lit de la rivière jusqu’à Pont-Rémy, à 10 kilomètres au-delà d’Abbeville, et il n’y a pas deux cents ans qu’aux équinoxes elles s’épandaient librement sur l’alluvion de Cayeux et les terrains bas du Marquenterre ; elles devaient y déverser au-delà de 100 millions de mètres cubes d’eau. On commença, sous le ministère de Colbert, à leur fermer ces épanchoirs. La rive septentrionale de la Somme, puis l’alluvion de Cayeux, furent endiguées, et le lit de la rivière fut graduellement rétréci. Chacune de ces entreprises diminuait le volume d’eau que recevait la baie, et, les courans alternatifs qui en déblayaient l’embouchure s’affaiblissant, les dépôts gagnèrent en consistance. Chaque progrès des attérissemens était un tort pour la navigation : en 1664, les bâtimens de 150 tonneaux abordaient aux quais d’Abbeville et, à la fin du XVIIIe siècle, il n’y venait plus que des alléges d’un mètre de tirant d’eau. Néanmoins le flot faisait deux fois par jour rebrousser chemin aux eaux douces, et les refoulait en arrière jusqu’à l’heure du jusant. La masse fluide qui descendait alors à la mer l’emportait, de toute l’accumulation du débit de la Somme, sur le volume entré dans la baie ; la queue du remous était presque toujours formée d’eaux claires, et le lit était balayé par un courant continu. C’est ainsi que dans toutes les rivières à marées se maintient la liberté du chenal.

Cependant la navigation maritime était perdue pour Abbeville ; le

  1. Rapport du chevalier de Clerville à MM. Colbert sur les ports des côtes de Picardie et de Normandie. (B. N., manuscrit 122 de. la collection de Colbert.)
  2. Projet de l’établissement d’une retenue propre à déboucher le port de Saint-Valery-sur-Somme, que la mer a ensablé depuis quelques années, par M. Cocquart, ingénieur, 1738. (B. N., manuscrit S. E., 17.)