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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/864

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déjà sous la monarchie, car on discutait sur l’union des banques au moment où s’élevaient les premières barricades de février.

Gardons-nous seulement de vouloir aller trop vite. M. Proudhon, qui n’aime pas les demi-mesures, proclame du même coup l’inutilité du numéraire et la suppression de l’intérêt ; c’est trop. Le numéraire sera toujours utile, seulement il est à désirer qu’il soit moins nécessaire ; le capital sera toujours productif d’intérêt, seulement il est à désirer que le taux de cet intérêt soit le plus bas possible. Voilà la vérité. Je rappellerai ici à M. Proudhon ce qu’il a dit lui-même ailleurs : il vaut mieux attendre, marcher pas à pas, que s’exposer aux chances d’une solution brusque et embarrassée. Quand on va trop vite, on s’expose à aller contre son but. L’établissement immédiat de la banque d’échange n’aurait d’autre résultat que de ruiner le billet de banque en lui enlevant une part de ses garanties, et de rendre toute institution de crédit impossible pour long-temps. Ce n’est, certes, pas l’intention de M. Proudhon ; mieux vaut prendre la marche tout opposée. Il n’y a d’autre moyen de rendre le numéraire inutile que de fortifier au contraire au lieu de les diminuer les garanties du billet de banque ; il n’y a d’autre moyen de réduire les bénéfices du capital que de multiplier le capital, de l’encourager à se produire ; c’est l’abondance et la concurrence des capitaux qui font leur bon marché, c’est la confiance des capitaux qui fait leur abondance. Sous la monarchie, le taux de l’intérêt baissait naturellement ; l’apparition de la république l’a fait remonter dans une proportion énorme, parce qu’elle a inquiété les capitaux.

Là est l’erreur fondamentale de tous ceux qui ont pris part, parmi les socialistes, à la révolution de février. En acceptant l’intervention de la violence pour activer le progrès social, en subissant l’alliance des terroristes, les socialistes de bonne foi ont fait fausse route. M. Proudhon s’en est aperçu le premier, comme on a vu, mais il n’a pas tiré toutes les conséquences de son observation ; il aurait dû séparer complètement sa cause de celle des démocrates violens et n’accepter aucun de leurs moyens. Le socialisme a, avant tout, besoin du crédit, et le terrorisme est ennemi du crédit ; cet antagonisme radical de deux écoles est à mes yeux évident comme le jour. M. Proudhon n’est pas terroriste ; mais, en attaquant la propriété et le capital, il s’abandonne lui-même pour servir les terroristes. La banque d’échange, sous des formes modestes, serait une institution essentiellement révolutionnaire ; qui dit révolution dit destruction et non fondation, on le voit bien depuis février. Pour fonder quelque chose, il faut avant tout que la société rentre dans ses voies naturelles, c’est-à-dire que la propriété et le capital ne puissent plus se croire menacés. A ce seul prix, nous pourrons éviter l’égalité dans la misère et travailler à l’égalité dans le bien-être, qui est la fin de toute société organisée.