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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/854

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la théorie du suffrage universel, dit-il, l’expérience aurait prouvé que la classe moyenne, qui seule exerçait naguère les droits politiques, ne représente pas le peuple ; loin de là, qu’elle est avec la monarchie en réaction constante avec le peuple. On conclut que c’est à la nation tout entière à nommer ses représentans. Mais, s’il est ainsi d’une classe d’hommes que le libre essor de la société, le développement spontané des sciences, des arts, de l’industrie, du commerce, la nécessité des institutions, le consentement tacite ou l’incapacité notoire des classes inférieures, d’une classe enfin que ses talens et ses richesses désignaient comme l’élite naturelle du peuple, qu’attendre d’une représentation qui, sortie de comices plus ou moins complets, plus ou moins éclairés et libres, agissant sous l’influence de passions locales, de préjugés d’état, en haine des personnes et des principes, ne sera, en dernière analyse, qu’une représentation factice, produit du bon plaisir de la cohue électorale ? »

Quand nous repoussions le suffrage universel, que disions-nous ? Que l’électorat n’était pas un droit, mais une fonction ; qu’il devait s’exercer au profit de tous, mais non par tous ; que les plus éclairés et les plus aisés parmi le peuple étaient les représentans naturels du peuple, que’ l’élection par le vote universel pourrait donner des résultats factices, etc. Voilà maintenant M. Proudhon le radical qui dit comme nous ; seulement il en conclut l’abolition de toute espèce de représentation, et le gouvernement du peuple par le peuple sans aucune délégation, et nous arrivions à la conclusion contraire, la nécessité d’une organisation raisonnable de la représentation nationale. Que disions-nous encore ? Que le gouvernement démocratique par le suffrage universel était un gouvernement sans contre-poids ; que la majorité des citoyens y était investie d’un despotisme absolu, sans contrôle, puisqu’elle avait pour elle la force et le nombre en même temps que le droit ; que la liberté de l’individu n’avait sous un pareil gouvernement aucune garantie, et que, suivant la thèse de Rousseau dans le Contrat social, rien ne pouvait empêcher, dans ce système, la moitié plus un du peuple d’exterminer la moitié moins un, si tel était son bon plaisir. Or, que dit maintenant M. Proudhon ? « La démocratie n’est autre chose que la tyrannie des majorités, tyrannie la plus exécrable de toutes, car elle ne s’appuie ni sur l’autorité d’une religion, ni sur une noblesse de race, ni sur les prérogatives du talent et de la fortune ; elle a pour base le nombre et pour masque le nom du peuple. » Et M. Proudhon part de là pour faire une vigoureuse philippique contre la dictature du gouvernement provisoire, philippique que je ne reproduirai pas, parce que je ne veux pas introduire ici des questions de personnes.

« La démocratie, toujours suivant M. Proudhon, est matérialiste et athée ; la démocratie est l’ostracisme des capacités et le patriciat des médiocrités envieuses et remuantes ; la démocratie est rétrograde et contradictoire ; la démocratie est impuissante à résoudre la question