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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/852

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accord entre la couronne, la classe travailleuse et la classe bourgeoise ; elle pouvait s’opérer, en un mot, pacifiquement. Le progrès des idées était notoire, le peuple ne pouvait manquer un jour ou l’autre d’en déduire les conséquences ; dans le parti conservateur même, on convenait généralement que les difficultés n’étaient plus politiques, mais sociales. Toute la question était de savoir quand et comment s’opérerait la transition. Il a plu à l’opposition dite dynastique, il a plu à la royauté, au parti conservateur, de précipiter le dénoûment. Personne n’était en mesure pour la république ; cela ressort chaque jour dans les actes du gouvernement. »

Tout cela, à quelques mots près, est d’une incontestable justesse. Je pourrais demander à M. Proudhon d’où vient qu’il donne une part de responsabilité au parti conservateur, puisqu’il reconnaît que ce parti avait le véritable sentiment de la difficulté ; mais nous n’en sommes plus à ces petites discussions d’amour-propre. Le parti conservateur a eu des torts apparens, ce qui malheureusement est plus dangereux en politique que des torts réels ; j’avouerai même, si l’on veut, qu’il a eu des torts réels, pourvu qu’on admette la vérité de toutes les autres observations de M. Proudhon. Oui, la difficulté était plus sociale que politique, en comprenant ce mot social dans le sens qu’on lui donne généralement aujourd’hui, et le dernier gouvernement l’avait bien compris quand il avait proposé à la fois, au commencement de la session qui a si misérablement fini, un projet de loi pour la fondation des caisses de retraite pour les ouvriers, une réforme des monts-de-piété et une mise en valeur des biens communaux ; oui, la révolution qu’on appelle sociale aurait pu s’accomplir pacifiquement, et elle s’accomplissait en effet, car la condition des classes ouvrières avait bien changé en dix-huit ans ; depuis 1830, la classe bourgeoise avait travaillé de son mieux à combler la distance qui la séparait du peuple proprement dit, d’abord par la loi sur l’instruction primaire, ensuite par la fondation des caisses d’épargne, enfin par le progrès constant des salaires et l’extension indéfinie du travail ; oui, c’est une querelle politique irritante qui, jetée mal à propos au milieu des difficultés sociales, a amené l’immense malentendu d’où est sortie la révolution de février.

« C’est encore une question, dit M. Proudhon, aujourd’hui qu’il n’y a plus à y revenir, s’il n’eût pas mieux valu, pour le salut de tous, faire en trente ans ce que nous avons fait en trois jours, et allonger une date glorieuse plutôt que de s’exposer aux chances d’une solution embarrassée. » Admettre un pareil doute, c’est avouer implicitement qu’on a été trop vite, et telle est en effet, n’en doutez pas, la véritable opinion de M. Proudhon. N’avez-vous pas aussi remarqué plus haut cet autre aveu qu’il n’était pas nécessaire, pour accomplir la révolution sociale, d’abolir de fait la royauté ? Puisque M. Proudhon en est là, je ne vois plus ce qui nous divise. Nous sommes complètement d’accord