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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/838

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(aujourd’hui encore les Allemands ne le savent pas). C’est vainement que les tribus germaniques, sur la rive gauche du Rhin, attendirent leur délivrance. Elles s’abandonnèrent à l’ennemi. Les Allemands étaient déjà divisés (leur péché originel, comme aux Grecs). Hermann fut trahi par son beau-père. Ségeste livra sa fille, femme d’Hermann, aux chaînes des Romains. Ce que n’avaient pu les armes, les Romains l’essayèrent par la ruse ; ils armèrent Allemands contre Allemands (ce qui arriva tant de fois). Le combat fut mêlé d’alternatives diverses. Hermann sauva sa patrie contre l’Allemand Marbod comme contre Rome. Il est mort par les Allemands. Son nom immortel. » Telle est la gothique statue qui ouvre cette galerie bizarre. Je ne sais si l’on devinera, sous une traduction, toutes les singularités de la forme, c’est le texte même qu’il faudrait lire ; la langue française ne peut rendre ces étranges coups de ciseaux, ces brisures, ces échancrures, tout ce qu’il y a de saccadé, d’abrupt et de puérilement informe dans cet idiome.

Et ne croyez pas que le roi Louis réserve ce procédé aux héros de la Germanie primitive ; cette couleur locale, malgré sa puérilité et sa laideur, aurait du moins l’apparence d’une excuse ; ce serait une galerie tudesque à laquelle on serait bien libre de préférer l’admirable tableau de Tacite, mais qui pourrait offrir un sens et une intention quelconque. Non, c’est le vrai style, c’est la grande langue germanique, la seule qui convienne pour célébrer dignement et les rudes barbares qui coupaient la framée dans les forêts vierges, et les plus profonds penseurs, les plus ingénieux poètes du XVIIIe siècle. Après Hermann, voici Velléda, cette belle et mystérieuse Velléda, dont Tacite a dit : Vidimus sub divo Vespasiano Veledam diu apud plerosque numinis loco habitam. Voici Hermanrick, voici l’évêque des Goths Ulphila, voici Alaric et Ataulf, voici Odoacre et le grand Théodorik, voici Totila, Alboin, Witikind, enfin les voici tous grotesquement affublés de la prose barbare du roi Louis. Jusque-là, on peut bien accepter la mise en scène. Sous les Othon passe encore, et même, si l’auguste poète y tient beaucoup, jusqu’à la fin du moyen-âge ; mais quand le monde moderne commence, en vérité la parodie est trop forte, et ce n’est plus qu’une galerie de caricatures. Figurez-vous Goethe et Schiller, figurez-vous Jean de Müller et Lessing sous ce déguisement gothique !

Il y a une chose plus curieuse et plus extravagante encore que le livre lui-même, c’est l’admiration qu’il a inspirée à certaines gens. En vain la risée publique avait-elle fait justice de tant de puérilités, il s’est trouvé un critique, un savant, un archéologue enthousiaste qui a composé un ouvrage tout exprès pour mettre en lumière les secrètes beautés de ce nouvel idiome. Est-ce la complaisance d’un savant trop naïf ? est-ce la servilité d’un courtisan ? Décide qui pourra, voici le fait M. Charles Zell, autrefois conseiller ministériel du grand-duc de Bade,