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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/822

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REVUE DES DEUX MONDES.

traverser un temps où les lettres, il faut l’avouer, se sont faites trop aisément les complaisantes d’instincts sensuels et de coupables caprices, où le culte du beau et de l’idéal a été trop souvent oublié. Maintenant de pareilles fautes ne sont plus possibles, et, au milieu des ravages qu’exercent les derniers événemens dans le domaine de l’art et de la pensée, c’est là un bienfait dont il faut leur tenir compte. Au lieu d’amollir et d’énerver les esprits par une prospérité factice et les flatteries caressantes d’une société qui veut qu’on l’amuse, l’époque où nous entrons les rappellera à l’austère et intègre sentiment de leur véritable tâche. En leur offrant de funestes sophismes à combattre, des questions vitales à traiter, de généreuses initiatives à prendre, elle secouera cet engourdissement des années heureuses et des travaux faciles, et donnera aux intelligences droites une vie nouvelle, une nouvelle jeunesse. N’en avons-nous pas déjà sous les yeux de consolans exemples ? N’avons-nous pas vu, l’autre jour, un brillant et spirituel critique, M. Jules Janin, prendre en main cette cause de la littérature si brutalement attaquée, et, après avoir plaidé, avec une verve rajeunie, pour l’imagination et l’esprit, comme Cicéron plaidait pro domo suâ, payer à des souvenirs consacrés par le malheur et livrés aujourd’hui à l’insulte un noble et courageux hommage que tout Paris, le Paris civilisé, a lu avec émotion et reconnaissance ? Voilà comment il sied à la littérature de se défendre : qu’elle s’assainisse et se fortifie dans ces âpres et sévères enseignemens que donnent l’adversité, la controverse ardente, l’arène disputée, le danger même, cette auréole du courage dans les temps mauvais ; et ce plaidoyer en action sera une réponse péremptoire aux divagations des niveleurs. Grace au ciel ! ces rêveurs inquiets et malades auront à chercher long-temps encore avant de trouver quelque chose de plus utile aux hommes que la supériorité de l’intelligence mise au service de la vérité et de la raison.

Armand de Pontmartin.

V. de Mars.