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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/812

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tiraillement fâcheux dans les régions supérieures où se joue pour l’instant la destinée du pays, et comme ce tiraillement tient encore à ce que la notion du vrai droit républicain n’est peut-être pas suffisamment développée chez les magistrats suprêmes de la république, il faut, malgré nous, insister un peu pour aider à vider le litige en l’éclaircissant.

On ne perd pas aisément le goût de la dictature quand on en a une fois tâté, et il est d’ailleurs des idées qui s’accommodent de la dictature mieux que de la discussion. Les hommes que les événemens de février ont subitement élevés à l’empire, ceux, du moins dont la personne a tenu le plus de place dans ces événemens, ne peuvent pas s’empêcher de croire qu’ils ont eu le secret de la Providence, puisque la Providence a si bien travaillé pour eux. Les uns possédaient déjà, les autres se sont improvisé quelques vagues doctrines de régénération sociale avec lesquelles ils ont côtoyé, tant bien que mal, les socialistes de profession, en s’appliquant à tirer parti de cette alliance compromettante sans trop s’y laisser crucifier, ils ont même fini par prendre ce rôle au sérieux, et, dédaignant du haut de leurs nuages dorés les petitesses de l’école libérale, qui n’avait jamais songé qu’à constituer l’existence publique du citoyen, ils se sont déclarés les apôtres d’un nouveau progrès, au bout duquel ils signalent d’avance le bonheur intime de toute l’humanité. Dépositaires d’une parole de vie, assez convaincus eux-mêmes de leur mission pour avoir l’air de l’être encore davantage, ils ont naturellement pris en pitié l’assistance de cette assemblée de médiocrités bourgeoises, ils l’ont subie plutôt qu’ils ne l’ont désirée ; ç’a été, quant à leur sens, un rouage lourd et malfaisant plutôt qu’une force active et nécessaire. Aussi n’entendent-ils pas recevoir des leçons et voudraient-ils bien en donner. Aussi, dans cette haute ambition qui les pousse à s’offrir au pays comme ses initiateurs et ses pasteurs, ont-ils fait beaucoup plus pour le convertir à leurs fantômes d’idées que pour lui inculquer la notion de son droit et l’intelligence de sa souveraineté. Aussi parlent-ils maintenant avec une énergie merveilleuse des prérogatives éternelles du pouvoir, parce qu’en dépit de la souveraineté du peuple, qui vient s’asseoir devant eux sous la figure plus ou moins désagréable des représentans, le pouvoir leur paraît désormais l’expression la plus sublime et la plus fidèle de la société.

L’assemblée nationale n’est pas très charmée de cet enthousiasme dont sa commission exécutive s’est éprise pour ses propres grandeurs. L’enthousiasme lui plait encore moins, quand il passe par la bouche des utilités, et sert aux sous-oeuvres à se glorifier eux-mêmes N’y a-t-il donc aucun agrément à voir tout le bonheur que M. Flocon éprouve en se sentant ministre ? La raideur par trop discrète avec laquelle M. Duclere signifie ses plans de finances ne laisse pas non plus d’être piquante, lorsqu’on en a le mot. Le cabinet de la pentarchie s’est déjà d’ailleurs procuré des aides-de-camp qui s’entendent presque aussi bien que les fidèles des vieux cabinets à enguirlander le monde et à travailler les votes. On a enfin organisé une réunion parlementaire dont le but avoué, dont le programme signé est un dévouement quand même, non pas seulement à la république en général, mais à la commission exécutive en particulier. Sous la monarchie constitutionnelle, cela se fût appelé du pur ministérialisme. L’assemblée, c’est une justice à lui rendre, regimbe contre ce joug qu’on lui jette ;