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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/809

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modérés se bornaient à insinuer que le peuple, avant d’en arriver à ces moyens extrêmes, devait user de clémence et témoigner sa haute sagesse en signifiant d’abord quelque avis bien net à ces provinciaux ignorans. Les exaltés voulaient procéder en sournois, laisser les réactionnaires s’engager à l’aventure dans leurs mauvais sentiers, et les frapper ensuite d’un coup inexorable. Combien de soirées perdues, combien d’esprits faussés à s’abreuver de cette triste éloquence, qui n’a point encore cessé de couler, et toujours sur la même pente !

Comment s’y fût-elle arrêtée, quand elle y coulait à la suite de l’éloquence officielle ? Est-ce que ce n’étaient pas les Bulletins de la république qui propageaient dans les esprits cette interprétation grossière et mensongère du dogme de la souveraineté, qui inventaient pour le besoin d’une certaine cause un Paris de fantaisie, et livraient la France pieds et poings liés à ce monstre éclos dans des imaginations où le délire délirait à froid ? Est-ce que les commissaires généraux de la république ne discouraient pas même quelquefois avec moins de ménagement que les clubs parisiens ? On n’a pas encore oublié les confidences du citoyen Sauriac et l’éventualité rassurante offerte en perspective à ceux de ses administrés qui oseraient prendre à la chambre le banc qu’il lui convenait de s’adjuger en leur nom. Quelle était enfin la question de rigueur que l’on posait à Paris dans les élections de la garde nationale, la pierre de touche à laquelle on éprouvait les candidats bien pensans, la marque sûre à laquelle le gouvernement reconnaissait et signalait ses agneaux ? Vous ambitionniez l’épaulette de colonel ou les galons de sergent ; il fallait aussitôt promettre de marcher sur l’assemblée nationale au cas où l’assemblée prendrait une mesure contraire à l’existence de la république. On n’indiquait point d’avance le criterium infaillible auquel on pourrait juger de la réalité du crime, de l’opportunité du châtiment, mais on habituait ainsi la milice citoyenne à envisager, avec tout le sang froid possible, dans un avenir quelconque, le moment où la représentation de la souveraineté du peuple français croulerait sous la pression de la souveraineté effective du peuple parisien. C’est bien le cas de dire que l’on comptait sans son hôte. Et cependant, samedi dernier, le général de la garde nationale venait encore déclarer à l’assemblée que l’armée qu’il commande appuierait les représentans dans des voies d’énergie, « tant qu’ils y marcheraient eux-mêmes loyalement et franchement. » Général d’une armée où tous les grades sont électifs, excepté le sien, M. Clément Thomas formulait de la sorte une menace implicite qu’il n’avait pas reçu mission de signifier. Si la journée du 15 mai n’a pas suffisamment montré que la garde nationale ne voudra jamais admettre de supposition défavorable à la loyauté patriotique de l’assemblée, c’est encore une journée perdue. Nous aimons mieux croire que M. Clément Thomas n’a pas mis de malice dans cette phrase malencontreuse ; l’habitude l’aura emporté.

Ne nous y trompons pas, cette habitude a été trop funeste pour qu’elle n’ait pas bientôt un terme. Cette habitude que les purs républicains avaient prise de suspendre ainsi sur l’assemblée nationale je ne sais quelle épée de Damoclès de par la conscience de leur propre vertu, cette habitude de défiance injurieuse et perturbatrice a produit le désordre des esprits qui a fomenté, qui a prolongé le désordre brutal du 15 mai. Elle n’a pas seulement effacé toute conception juste de la souveraineté du peuple, faute notion de droit dans la minorité violente qui