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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/808

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peut-être tant de peine à se dégager du sein de la France moderne que parce qu’elle y a toujours été compliquée de cet empire de fait que la centralisation donnait chez nous à la capitale sur le reste de l’état. La souveraineté du peuple n’a pas encore été comprise et honorée pour ce qu’elle doit être, parce qu’elle a jusqu’ici trop ressemblé à la souveraineté de Paris. La république de 1848 était à même d’éclaircir une fois pour toutes ce dangereux malentendu ; elle n’avait qu’à profiter du coup de fortune qui l’improvisait pour s’installer sur de larges fondemens en proclamant d’une voix intelligible et haute que la souveraineté de Paris n’était qu’un fragment de la souveraineté du peuple. La république de 1848 a reculé devant cette distinction qu’elle seule peut-être eût pu si tôt et si bien consacrer ; elle a fait pire, elle a davantage encore embrouillé les deux choses, et empêché par tous moyens qu’on ne les séparât.

Si la république eût été dirigée par des inspirations plus réfléchies, si ses gouvernans avaient gardé le calme que laissent, il est vrai, seulement les situations auxquelles on s’est attendu, la France entière eût été invitée à reconnaître solennellement le résultat de la révolution de février. Personne aujourd’hui ne peut douter que la république ne fût sortie du vote de la France, comme en sortit l’empire ; il est des nécessités de situation qui entraînent tout. Et ce n’était point là une vaine formalité, c’était le premier acte de cette vraie souveraineté du peuple que la monarchie avait eu le tort de croire incompatible avec son existence. La république bénéficiait de cette faute irréparable de la monarchie : elle arborait en toute lumière le drapeau du droit moderne. Qu’avons-nous vu cependant ? Au lieu de s’attacher à instituer un régime de droit, le gouvernement provisoire a paru se complaire dans la jouissance et l’orgueil d’un régime de fait. Il a exalté le peuple initiateur de Paris, comme si celui-là était à lui seul le peuple souverain, et de Paris il n’a pourtant voulu entraînent que la fraction avec laquelle il communiait en plus grande intimité. Cette fraction plus ou moins exceptionnelle avait raison de croire que le pays en masse ne sympathiserait pas avec ses idées ; elle a bravement mis le pays en suspicion et jeté d’avance le mépris ou l’alarme sur l’emploi qu’il ferait de cette souveraineté qu’on ne pouvait cependant lui ravir, sur les hommes qu’il choisirait pour en être les dépositaires. Cette fraction se prétendait la seule église orthodoxe dans la république, et le premier credo de son orthodoxie, c’était de ravaler le premier article du dogme républicain, de subordonner le dogme abstrait de la souveraineté du peuple à la pesante souveraineté de Paris.

Bien avant que l’assemblée fût réunie, nous avons entendu d’honnêtes clubistes soutenir avec une placidité digne d’éloges que les départemens, n’étant point à la hauteur de Paris, y dépêcheraient sans doute d’assez pauvres députés, que ces députés seraient par conséquent de médiocres démocrates et de détestables socialistes, que le peuple ne pourrait pas s’en accommoder, que, grace à Dieu, le peuple ne voulait plus d’échafauds pour en finir avec ses ennemis, qu’il était maintenant assez fort pour les chasser rien qu’en se montrant, que le peuple irait donc à son heure congédier ces commis maladroits ; puis, que se réunissant au Champ-de-Mars, il en nommerait neuf cents autres qu’il enverrait reconnaître dans les départemens. Ces excellens patriotes ne voyaient absolument pas d’autre manière de pratiquer la souveraineté républicaine. Les plus