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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/805

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politique les millions que nous dépensons si déplorablement en ateliers nationaux ; cela vaudra mille fois mieux.

En proposant la colonie agricole de M. Louis Blanc, je suis loin de me prononcer pour le régime de l’association et de la solidarité. En voici la raison. Pendant que j’étais en Afrique, j’ai vu créer trois villages militaires soumis au travail en commun. Les colons étaient tous jeunes et vigoureux ; ils étaient animés de l’esprit de camaraderie ; ils étaient accoutumés à la communauté de la gamelle, à l’uniformité de la vie militaire ; ils jouissaient, quoique colons, des vivres et de la solde, ce qui leur permettait de ne pas tenir autant au produit de leur travail ; malgré cela, les trois villages, au bout d’un an, sans s’être concertés, demandèrent à se désassocier, à ne plus travailler en commun. Les raisons que donnèrent les colons des trois villages furent uniformes : il n’y a pas d’émulation ; on ne croit pas travailler pour soi, on ne travaille pas ; nous nous mettons au niveau des paresseux. On les désassocia, l’émulation revint, et les villages prospérèrent. Le fait est là, on peut le vérifier. Les villages dont je parle sont ceux de Mered, Mahelma et Foucka autour d’Alger.

Quoi qu’il en soit, je crois qu’il est bon, pour l’édification publique, de renouveler l’expérience sur deux ou trois colonies, en leur appliquant le système complet des socialistes. C’est en Afrique, en fondant une société nouvelle, que nos réformateurs doivent faire leurs expériences, et non pas sur notre vieille société, où leurs idées ne peuvent que porter la guerre et la ruine. Que l’on essaie donc en Algérie le socialisme dans toutes ses formules, l’association selon M. Louis Blanc, le fouriérisme, le communisme complet ; que l’état vienne largement en aide à cette expérimentation ; les contribuables ne devront pas s’en plaindre, et pour mon compte je donnerais volontiers, à cet effet, la valeur d’une de mes coupes de trèfle. Il est urgent que le public sache, par des faits bien constatés, à quoi s’en tenir sur ces théories, qui troublent le pays et contribuent puissamment à le mettre dans la misère, en attendant l’abondance promise. Jusque-là faisons la colonisation de l’Algérie avec cette vulgarité consacrée par les siècles et la force des choses ; appliquons-y le trop plein des ouvriers de la ville, mais en choisissant les élémens les plus vigoureux, car on ne pourrait placer sans imprudence au milieu des Arabes une population qui manquerait de force physique et morale ; qu’on ne recule pas devant la dépense, on n’en fera jamais de plus productive. Si l’on sème des millions, on recueillera pour la France l’ordre et la prospérité ; pour la colonie, une population française qui, devenue puissante, déchargera la métropole du fardeau qu’elle supporterait indéfiniment sans l’emploi de ce grand moyen de peuplement.


Mal B…