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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/775

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Bulgares et les Bosniaques intrépides, illyriens comme les Serbes et bien moins favorisés, sont-ils redevenus sinon tout-à-fait calmes, au moins patiens ? Si l’effroi inspiré par la Russie aux jeunes populations chrétiennes de la Turquie d’Europe peut expliquer en partie ce mouvement concentrique qui les attire vers la suzeraineté musulmane après une crise d’où leur indépendance complète pouvait sortir, il ne l’explique pourtant qu’à demi. Il convient aussi d’en chercher les causes dans les efforts libéraux et généreux que les Osmanlis ont tentés à plusieurs reprises pour adoucir le joug des rayas, pour faire appel à la conciliation, pour s’élever par des mesures équitables à la hauteur d’une situation vraiment terrible, pour entrer à la suite de l’Europe civilisée dans les voies du progrès. Les Turcs n’ont pas une notion très précise du juste et de l’injuste ; ils en ont cependant le sentiment et l’amour, et c’est par là que, peu nombreux et faibles, ils ont néanmoins ramené leurs sujets, à notre insu, à des pensées de paix et d’union qui dominent jusqu’au grand mouvement national de la Romanie et de l’Illyrie. Le présent fournit ainsi quelques raisons d’espérer pour l’avenir.

Placés dans l’alternative de progresser ou de périr, les Turcs ne peuvent ignorer que le mouvement des races leur échapperait encore et les entraînerait dans de nouvelles vicissitudes, s’ils ne savaient le tempérer par des concessions faites à propos. Ils comprennent, en présence de l’esprit envahissant des populations chrétiennes, qu’ils ne peuvent se maintenir long-temps au gouvernement du pays que par l’ascendant de la force morale. Ils voient enfin que, du pas dont marchent les événemens sur les bords du Danube, avec la perspective de nouvelles agitations nationales et sociales en Hongrie et en Pologne, ils sont obligés d’avancer par un élan hardi, sous peine d’être écrasés par l’orage qui gronde à l’horizon. Que leurs hommes d’état, fidèles à la pensée de Mahmoud et à la politique conciliante et progressive qui a prévalu sous le règne de son fils, recueillent donc tout ce qu’il y a de souffle et d’énergie dans la race et dans la civilisation musulmanes pour tenter ce nouvel effort qui décidera des destinées des Osmanlis en les associant, au lieu de les opposer, à celles qui s’annoncent pour les Moldo-Valaques et les Illyriens. Le concours intelligent et chaleureux de la France ne saurait manquer à cette politique favorable à la fois à l’équilibre européen et à la régénération de l’Orient ; il est déjà promis aux partisans du progrès à Constantinople, et nous aimons à croire que la promesse sera tenue. C’est un encouragement, un moyen d’action de plus pour les Turcs, et, à mesure que leurs devoirs s’étendent, leur tâche semble ainsi devenir plus facile.


HIPPOLYTE DESPREZ.