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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/765

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II – LES REFORMES POSSIBLES.

Si les paysans de la Turquie sentent profondément la misère dans laquelle ils languissent par la faute des institutions sur un sol partout généreux et en beaucoup d’endroits encore vierge, ils ont pris, par bonheur pour leurs maîtres, dans ces souffrances héréditaires, l’habitude des privations qui adoucit pour eux les rudes épreuves de l’indigence. Voyez les Osmanlis, d’ailleurs si peu nombreux, qui peuplent le voisinage de Constantinople et les environs des grandes villes de la Bulgarie : ils sont de la race conquérante ; cependant ils partagent les charges communes et donnent à tous l’exemple de la résignation la plus patiente. A la vérité, ils vivent dans des conditions morales qui, en leur assurant un peu de liberté de plus, leur rendent l’existence plus commode. Si les objets de luxe, les divans, les tapis, les pipes élégantes, les armes recherchées ne se trouvent que chez les propriétaires privilégiés, tous ont du moins de quoi se vêtir convenablement et de quoi se bâtir une cabane soigneusement fermée aux regards indiscrets par des carreaux de papier et par une forte haie de bois sec. Derrière ces remparts se retranche la famille du paysan osmanli ; c’est un sanctuaire inaccessible où son unique femme vit dans la retraite du gynécée ancien, occupée des soins du ménage et quelquefois d’industrie domestique.

« Le plus heureux des mortels, dit le gendre du prophète, est celui à qui Dieu a donné un cœur content et une bonne femme. » Aussi le paysan qui a rencontré le contentement dans la famille est-il peu enclin à s’agiter pour des intérêts plus lointains, si toutefois la religion ni la patrie ne courent aucun danger. Il se replie donc volontiers sur lui-même ; il accomplit ses devoirs avec une ponctualité rigoureuse ; il travaille tout juste assez pour vivre conformément à ses goûts toujours modérés : le reste du temps, il le passe en conversations d’un caractère généralement grave, au café où les hommes aiment à s’assembler en commun au milieu d’épais nuages de tabac, ou en rêveries solitaires, du haut de quelque plate-forme d’où sa vue domine de vastes horizons. Mais, à moins d’événemens solennels à l’occasion desquels sa foi et son patriotisme se réveillent, il n’accorde guère d’attention aux vicissitudes de la chose publique. Il n’a point de haines sociales comme dans les états où existe une forte aristocratie privilégiée ou une bourgeoisie opulente, maîtresse des capitaux et du travail. Il n’a point de haines politiques comme dans les pays où le gouvernement s’est séparé des populations laborieuses pour conduire les affaires dans le sens égoïste d’une caste ou d’un parti. Il aime l’antique dynastie d’Osman, née le même jour que la nation ; il aime ses chefs, sachant bien qu’il peut aspirer lui-même aux fonctions les plus élevées, et que l’accès d’aucune faveur