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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/759

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confusion d’idées et de lois, et la féodalité, toute-puissante chez les Grecs, déjà introduite chez les Albanais et les Bosniaques, avait à peine épargné la Moldo-Valachie, la Serbie et la Bulgarie. Là où les empereurs grecs avaient gouverné souverainement, toutes les notions du juste et de l’injuste, toutes les coutumes simples et primitives qui suffisaient à la vie de tribu, s’étaient altérées et avaient fait place à une législation pleine de raffinemens, à une administration qui ne révélait que l’abus de la science et qui était vénale à tous les degrés. Le patronage slave y avait tourné en aristocratie héréditaire ; les paysans libres avaient été réduits à l’état de serfs. Ce triste empire d’Orient, qui du double héritage de la Grèce et de Rome n’avait su garder que les vices intellectuels et moraux de leur décadence, léguait à ses nouveaux maîtres, en changeant de mains, un dédale de lois confuses et oppressives, dans lequel leurs simples esprits ne pouvaient que s’égarer et trébucher à chaque pas. Trop peu avancés dans l’art du raisonnement pour démêler les sophismes sociaux, politiques, administratifs du Bas-Empire, trop peu éclairés pour ne pas être séduits par ces commodes traditions d’aristocratie et de vénalité dont ils trouvaient partout la trace, les Turcs en subirent promptement la pernicieuse influence. En même temps qu’ils adoptaient dans son esprit, sinon dans ses détails, le mode d’administration et d’impôt en vigueur parmi les Hellènes, ils reconnaissaient les privilèges des grands feudataires de la Bosnie, de l’Albanie et de l’Hellade ; enfin ils instituaient eux-mêmes peu à peu, sous le nom de beglouks, de vastes fiefs fondés sur le servage des paysans et qui encourageaient singulièrement les spahis possesseurs de ziamets et de timars à transformer leur droit de dîme en droit de propriété sur la terre et les personnes.

De là tous les maux qui ont affligé d’abord les populations rurales de la Turquie et qui ont réagi à la fin si douloureusement sur l’état de l’empire entier ; de là le pouvoir intolérable des pachas qui, sur les ruines des dernières municipalités, réunirent les attributions de fermiers de l’impôt avec celles de gouverneurs civils et militaires ; de là enfin la licence des spahis et des begs, qui savaient s’entendre avec les pachas pour piller et vexer le raya privé d’appui. Persécutés jusque dans le sanctuaire de la famille, si sacré pour tous les peuples de l’Orient, les paysans n’avaient souvent d’autre recours contre la mort par le glaive ou par la misère que l’émigration dans les forêts et les rochers, où ils vivaient à leur tour de brigandage. Souvent même ils quittaient le pays pour aller s’établir en Autriche ou en Russie, à la recherche d’un peu de liberté et d’aisance qu’ils ne rencontraient pas toujours.

C’est en présence de ces désordres et de ces perturbations sociales qui menaçaient l’empire d’une ruine prochaine que Sélim et Mahmoud entreprirent de purifier l’administration en extirpant la vénalité des