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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/746

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Voyons en effet ce que l’on propose. Une chambre commode et aérée, où le condamné, entouré de livres et d’outils, visité chaque jour par l’aumônier, le médecin, le directeur, l’agent des travaux, apprend un métier intéressant et paisible ; une petite cour, s’il se peut un petit jardin où il va une heure par jour humer l’air et le soleil, voilà l’emprisonnement américain actuel, voilà ce qu’on demande pour la France. Je n’imagine pas que la philanthropie puisse reprocher rien de cruel à ce régime ; je comprendrais plutôt qu’une juste sévérité accusât le système d’une trop grande mansuétude, car il donne au condamné une existence matérielle supérieure à celle de plusieurs millions de Français honnêtes ; il donne gratuitement à tous les condamnés les avantages que se procurent aujourd’hui pour leur argent les prisonniers aisés. La cellule, c’est la pistole. Passer le jour dans un atelier général, au milieu d’une société ignoble, ou rester dans sa chambre, visité seulement par quelques personnes bienfaisantes ; coucher dans un dortoir général, au milieu de cent compagnons infames et dégoûtans, ou coucher seul, dans un réduit tranquille et propre, telle est la différence ; tout homme de bonne foi, en s’interrogeant lui-même, peut prononcer. La question est, je crois, résolue au point de vue matériel ; examinons le côté moral.

Tout détenu des maisons centrales est, avons-nous vu, comme au bagne, mêlé exclusivement, sans distinction, à une bande de criminels de toute nature, de tout caractère ; quel qu’il soit, il perd son individualité. A-t-il telle bonne qualité ? peu importe ; tel vice ? on ne s’en occupe guère. Il dépouille en entrant toute physionomie personnelle et devient partie d’un troupeau dans lequel le public voit un spectacle digne d’une commisération générale, mais où la charité la plus ingénieuse trouve difficilement un sujet d’observations individuelles, d’intérêt particulier. Si quelque sentiment honnête, si quelque remords salutaire survit en lui, nul ne lui en tient compte ; assis auprès d’un vil camarade, vêtu du même habit, condamné au même travail, à la même honte, rien ne le distingue ; il doit accepter la similitude, il peut même s’apercevoir chaque jour que, dans les prisons, la considération et l’intérêt sont le prix de la forfanterie plus que du repentir, et qu’un fanfaron de crimes y prime toujours le détenu sage et résigné. Quel est donc, pour le prisonnier lui-même, l’avantage de l’agrégation ? où le place-t-on ? On le place dans la joie que cause à l’homme la société de ses semblables, c’est-à-dire dans le bonheur de passer sa vie au milieu de sept ou huit cents misérables, dont un tiers à peu près doit finir au bagne ! N’est-il pas évident que, pour le détenu honteux, conséquemment corrigible, cette agrégation est précisément le plus dur supplice de l’emprisonnement, tandis que pour le fanfaron endurci, pour le criminel sans pudeur, la réunion est un adoucissement, un