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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/745

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que le régime actuel de nos prisons, même avec le travail et surtout avec l’oisiveté, est corrupteur, immoral, qu’il trahit les intérêts de la société, au lieu de les servir ; il est également démontré, je pense, à tous les hommes impartiaux et de bonne foi, que tous les vices de ce système proviennent de l’agrégation des condamnés, de la communication des criminels entre eux, de la contagion morale que l’on ne saurait mettre en doute, et qui est inévitable dans nos prisons, ces véritables foyers d’infection que nous avons essayé de décrire. Aux maux qu’engendre le système de réunion, on ne peut opposer qu’un seul remède c’est le système de séparation.

Avant d’aller plus loin, il est important de faire une observation, c’est que, sans le travail, le système cellulaire est une absurdité, le travail étant la cheville ouvrière de ce système. Si le décret provisoire devait être maintenu, toute dissertation serait donc hors de propos ; mais, comme nous sommes persuadé qu’après les jours de hâte et d’imprudence, le bon sens prévaudra, nous examinerons la seule et radicale réforme que les prisons puissent et doivent subir tôt ou tard. Le système de séparation, d’invention américaine, rencontre encore, en France, dans la portion la moins éclairée, mais la plus nombreuse du public, de graves préventions. S’il a pour adhérens actifs, convaincus, passionnés à bon droit, la presque unanimité des hommes qui ont sérieusement étudié la question pénitentiaire, il compte beaucoup de contradicteurs dans la classe, chez nous si nombreuse, de ceux qui se prononcent avant d’avoir étudié, qui fondent sur une première idée souvent irréfléchie, sur une première donnée souvent mensongère, une opinion tenace, parfois définitive, car ils prennent complaisamment leur entêtement pour une conviction. Au surplus, ces hommes sont excusables à quelques égards ; du moins ils ne sont coupables que de paresse, si, n’ayant depuis dix ans rien lu, rien écouté, ils prennent encore pour point de départ le premier pénitencier d’Amérique où fut établi un régime d’isolement absolu, vraiment cruel et effrayant. Ce mot cellule les épouvante, il réveille en eux l’image des cabanons de Charenton et des cages de fer du moyen-âge. Un condamné accroupi, grinçant des dents, réduit au désespoir dès le premier jour, idiot ou fou au bout de peu d’années, est le complément ordinaire de leurs descriptions imitées de Dickens. Pour les rassurer, pour bannir leur méfiance, je commence par déclarer que je ne défends pas le système de l’isolement absolu ; le mot isolement est de trop déjà, les partisans du système cellulaire en question aujourd’hui ne le voulant pas, ne l’acceptant pas. Ils disent séparation. Il ne s’agit point en effet d’isoler le criminel du reste du monde. On veut seulement le séparer de ses compagnons, des mauvaises influences, du vice en un mot, et lui donner la société, les consolations, l’influence salutaire des honnêtes gens.