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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/741

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Eh bien ! que fait la civilisation pour les prisons qu’elle remplit ? Que se passe-t-il dans les maisons centrales, dont la population s’élevait au 1er janvier dernier à 17,850 détenus ? Que s’y passe-t-il maintenant ? Je l’ignore, ou plutôt je le devine, mais voici ce qui s’y passait il y a trois mois.

Il y a trois mois, une maison centrale ressemblait, pour tout homme de bonne foi, à une manufacture, moins la liberté de ceux qui y travaillaient. Hors la privation de la liberté, les détenus, convenablement habillés, nourris à merveille, soignés avec sollicitude pendant leurs maladies, n’y subissaient guère en réalité et n’y subissent encore d’autre peine que la honte, la honte de l’agglomération, la honte de faire partie, aux yeux de tous, d’une société déshonorée. Cette peine, qui peut être grande pour les détenus qui gardent encore un sentiment de fierté et de dignité humaine, est, on le devine, fort minime pour les condamnés au cœur endurci, au front sans rougeur. Là encore l’intention de la loi est trahie, et le plus pervers se trouve être le moins puni. Il est fort difficile de rendre plus sévère le régime des maisons centrales. On y a imposé le silence, il est impossible de l’obtenir ; les détenus, qui passent ensemble plusieurs mois, souvent plusieurs années, trouvent moyen, mieux encore que les écoliers, de s’entendre sans parler, et de causer par signes, par le regard. Seulement par cette prescription du silence, qu’ils éludent et éluderont toujours, on entretient en eux la continuelle volonté de l’enfreindre, par conséquent l’esprit d’indiscipline ou de révolte, et l’on développe l’astuce et la fourberie, qui ne sont que trop naturelles ordinairement à leur caractère. Ne pouvant supprimer par le fait la conversation, qui est un des besoins de l’homme vivant dans la société de ses semblables, on s’en est pris aux menus plaisirs du détenu ; on a défendu le tabac et prohibé les cantines. Alors les prisonniers, trouvant le régime trop sévère, ont déclaré qu’ils préféraient le bagne, où l’on vivait en plein air, où l’on pouvait se procurer, grace à la charité des visiteurs, une foule de petits adoucissemens. Non-seulement ils ont déclaré leur préférence en paroles, mais beaucoup d’entre eux, les annales des prisons en font foi, ont commis dans les maisons centrales des crimes pour être transférés au bagne et passer de la condition de détenu à celle de forçat.

Ce que nous avons dit, à propos du bagne, de la contagion morale, il faut l’appliquer également aux maisons centrales. Ici le résultat est plus triste encore, car on n’a pas affaire, je le répète, à des natures décidément mauvaises, à des instincts brutaux comme ceux des bêtes sauvages. Souvent, au contraire, ce sont des hommes égarés plutôt que criminels, sur lesquels l’éducation, les bons conseils exerceraient une grande influence, si l’on pouvait donner de bons conseils et une éducation quelconque à des hommes que l’on livre à tous les mauvais