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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/740

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une grande erreur : les spectacles odieux n’améliorent pas les hommes ; la vue du crime n’inspire pas la vertu ; le passage d’une chaîne de forçats n’a jamais éveillé des sentimens élevés, elle a souvent, au contraire, soulevé des passions mauvaises, et ce que je dis des forçats, je pourrais le dire de l’échafaud, dont vous croyez le spectacle si effrayant. Les exécutions publiques, croyez-le bien, plaisent aux natures basses, elles ne terrifient que les ames pieuses et honnêtes.

Ici, du reste, je rendrai justice au gouvernement provisoire. Il a récemment aboli l’exposition publique. Il a bien fait ; pour les raisons que je viens d’énoncer, c’était une peine détestable qui occasionnait souvent les plus regrettables désordres. Pourquoi donc, puisqu’il entrait dans cette voie, n’a-t-il pas décrété que les exécutions se feraient désormais, comme en Angleterre, dans l’intérieur des prisons ? Ce décret eût pu lui faire pardonner son imprudente abolition du travail.

Pour compléter cet aperçu des bagnes, je n’ajouterai qu’un seul mot : la question financière a été invoquée au sujet de la réforme des prisons ; elle est, à mon avis, tout-à-fait secondaire ici. Quelques-uns de ces millions dont on fait si bon marché dans de moins graves conjonctures ne pèsent guère dans la balance où l’on jette un des plus grands intérêts de la société humaine. Je me borne à constater ici, d’après les rapports officiels, que le ministère de la marine gagnerait un million par année à employer à ses travaux des ouvriers libres au lieu de condamnés. Je passe aux maisons centrales.

Ici, pour beaucoup de raisons, la question devient plus intéressante, plus grave et plus importante encore. Elle s’applique à un nombre infiniment plus considérable d’individus ; ces individus sont moins coupables, moins pervers, par conséquent plus corrigibles ; nous n’avons plus affaire aux crimes, mais aux délits : ici le devoir de la société est d’amender plus que de punir. Ceux-là même qui pensent que le crime ne mérite aucun pardon, que la justice des hommes doit être plus impitoyable que celle de Dieu, et qu’il faut jeter les forçats, sans distinction comme sans prévoyance, dans une sentine impure qui vous les rend plus tard, ceux-là même doivent convenir qu’en face de ces hommes coupables sans doute, mais à un degré bien différent, et coupables de fautes qui pourraient être imputées souvent à la société elle-même, la société a un grand devoir à remplir. Ce devoir est impérieux, car, il faut bien le dire, la civilisation ne diminue pas les contraventions ; au contraire, elle crée de nouveaux besoins d’où naissent des désordres nouveaux ; ce qui le prouve, c’est que, si le nombre des crimes reste à peu près stationnaire en France, le nombre des délits augmente sensiblement, presque régulièrement, et la civilisation ne mérite pas son nom, si elle ne répare pas le mal qu’elle cause, si elle ne donne pas le remède aux maux qu’elle engendre.