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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/691

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dédaigneuse au pillage si consciencieusement présidé par le pilote. Avant de quitter la grève, le Jarocho jeta un dernier regard sur la mer, qui battait avec une fureur croissante la carcasse démantelée de la goëlette, puis sur les rares débris que le flot poussait encore sur la côte.

— Tout cela, dit-il avec un mélancolique sourire, ne vaut ni un fandango à l’ombre des palmiers ni un regard de Sacramenta.

Je ne pus m’empêcher de convenir que le Jarocho avait raison ; mais ce n’était guère le moment de s’oublier en des rêveries amoureuses. Quelques instans de marche suffirent pour nous ramener au village, et, après un frugal repas, indispensable pour nous remettre des fatigues passées comme pour nous préparer aux fatigues à venir, nous nous dirigeâmes silencieusement vers l’endroit où nous attendait Ventura.


III

Sous une petite crique ombragée par de grands saules, nous trouvâmes le pilote occupé à disposer les avirons d’une barque encore retenue à la rive. J’avais craint les fatigues d’une marche forcée à travers les bois, et je vis avec plaisir qu’au lieu d’une excursion pédestre, il s’agissait d’une promenade en canot. J’en témoignai ma satisfaction au pilote.

— Ici, reprit-il, nous ne savons voyager que de deux façons : à cheval ou en canot ; nous laissons aux Galiciens nouvellement débarqués la ressource d’enfourcher le sentier [1]. Vous savez ramer, sans doute ? dit-il à Calros.

Celui-ci fit un signe affirmatif, et nous prîmes place dans le canot ; en ma qualité de passager, j’étendis mon manteau dans le fond pour me mettre à l’abri du vent. Quoique assez éloignée déjà de son embouchure, la rivière était large et gonflée par le flot. Le vent faisait clapoter de petites vagues sous la quille du canot, et bientôt, sous l’impulsion des deux rameurs, nous commençâmes, aidés par le flux, à glisser rapidement sur la surface sombre de l’eau. Sur les rives, c’était alternativement le silence imposant des solitudes d’Amérique, et le bruit sourd de l’ouragan qui s’engouffrait dans les arbres. Les bords du fleuve étaient très accidentés. Tantôt son lit s’élargissait, et la barque traçait son sillon à une distance égale des deux rives ; au-dessus de nos têtes, les nuages roulaient comme les flots de la mer. Tantôt l’eau resserrée dans son cours rongeait des rives escarpées et coulait impétueusement

  1. Ensillar la vereda, expression pleine d’originalité, comme la langue espagnole en possède tant.