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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/687

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si péniblement mise à flot, après s’être soutenue pendant quelques minutes au-dessus des vagues, disparut au milieu d’un nuage d’écume.

Un seul des hommes montés sur le canot réussit à atteindre en nageant le rivage, et cet homme, tout ruisselant d’eau, presque épuisé de fatigue et de froid, n’était autre que le pilote Ventura. Sans se préoccuper des questions qui se croisaient autour de lui, Ventura, déroulant un câble qu’il avait attaché autour de son corps, donna l’ordre d’en fixer solidement l’extrémité pour opérer le sauvetage des matelots restés à bord de la goëlette. Cent mains saisirent aussitôt le cordage et le maintinrent avec la force d’un cabestan. Cela fait, le pilote reprit haleine, et ses premiers mots m’expliquèrent le détail le plus important, le plus mystérieux aussi de la scène à laquelle je venais d’assister : le navire naufragé avait été perdu par une fausse indication ; le fanal qui l’avait attiré sur un banc de rochers avait été allumé par les mains perfides d’un de ces maraudeurs pour qui tout naufrage est une occasion de butin. Tout en racontant l’épisode où il venait de jouer un rôle si honorable pour son courage, Ventura promenait autour de lui des regards irrités ; il semblait chercher celui dont l’odieuse manœuvre avait causé la perte de la goëlette. Je ne pus m’empêcher alors de penser à l’individu que j’avais vu chevaucher devant moi avant d’arriver à Boca-del-Rio et qui, au premier signal de détresse donné par le navire, avait lancé si brusquement sa monture au galop dans la direction de la mer.

— Malédiction, s’écria Ventura en terminant son récit, malédiction sur ces maraudeurs que le vent du nord attire vers la plage pour piller les naufragés ou les débris des cargaisons ! Que l’enfer confonde surtout le coquin qui nous a fait échouer pour satisfaire son infernale et maladroite cupidité !

Pendant qu’il parlait, un mouvement donné au câble, qui se tordait sous une violente pression, annonça que les matelots de la goëlette s’aidaient, de cette amarre pour gagner la terre. En effet, tantôt à la nage, tantôt en prenant pied, les hommes du navire naufragé ne tardèrent pas à arriver successivement sur la grève, non sans peine et sans danger, car à l’heure de la marée la mer grossissait et le vent redoublait de violence. Le bâtiment était une goëlette américaine et portait à Alvarado [1] un riche chargement en contrebande, qui allait devenir, selon toute apparence, la proie des flots ou des habitans de la côte ; mais, comme la cargaison était assurée, selon les règles de la prudence américaine, pour une somme au moins égale à sa valeur, le capitaine, comprenant que c’était une affaire à régler entre les assureurs et les

  1. Petit port à seize lieues de Vera-Cruz.